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Chaque année au mois de juin un peu partout dans le monde se déroulent les Gay Prides, appelées dans les pays francophones « Marches des Fiertés ».

Mais pourquoi défiler ? Pourquoi se revendiquer fiers d’être gay, lesbienne, bi, ou trans ? La question est souvent posée. Par des personnes hétérosexuelles, bien sûr, qu’elles se disent « amies » ou qu’elles luttent contre l’égalité LGBT : « Les gais n’ont pas à être fiers ou honteux de leur orientation… On est comme on est… Suis-je fier d’être hétéro ? Non… C’est comme ça, c’est tout… ».

Ce discours, pour autant, est loin d’être uniquement celui d’hétéros : de nombreuses personnes LGBT voient les choses de la même manière : « Je ne tire aucune fierté à être ce que je suis. Pour moi, être gay c’est comme avoir des gros pieds, des cheveux roux, des yeux verts : il n’y a pas de quoi être fier, tu es né avec ! Ce n’est pas un genre d’accomplissement spécial ».

Ainsi, si l’on peut être fier d’être gay, on peut être fier d’être hétéro !

Et, de façon sérieuse ou pas, ici ou là, apparaissent çà et là des projets tels qu’une « Marche des Fiertés Hétéro », comme l’an dernier aux États-Unis, avec un « Heterosexual Pride Day » annoncé pour 2017, et qui a fait un tabac outre-Atlantique sur Twitter.

On pourrait en rire, si cette fâcheuse tendance à vouloir trouver des équivalents à des oppressions tels que le « racisme inversé », le « sexisme inversé », ou en revendiquant une « fierté hétéro » n’était pas déjà si présente dans le discours populaire, voire populiste.

Si l’on s’évertue à dire qu’il n’existe pas de racisme antiblanc, de sexisme anti-homme ou d’hétérophobie, ce n’est pas par déni, ni parce qu’on tient à conserver un « monopole sur la souffrance ». En effet, pour que de telles choses existent, il faudrait que des hommes, des blancs ou des hétéros soient persécutés, opprimés, discriminés pour ce qu’ils sont dans un système qui peine à leur conférer des possibilités égales à celles du groupe dominant. Les hétérosexuels n’ont pas à être fiers ou honteux d’être hétéros ou cisgenres : ils font partie de la majorité.

Si vous êtes hétéro et que vous revendiquez pour la « Marche des Fiertés Hétéro », posez-vous ces questions :

– Quand avez-vous envisagé de cacher le fait que vous étiez hétéro pour éviter des problèmes ou un malaise, ou parce que vous pensiez que vous deviez le faire pour grimper les échelons au travail ?

– Quand une bande vous a-t-elle coincé et battu parce que ses membres ne supportent pas la manière dont les personnes hétérosexuelles vivent, parlent ou marchent ?

– Quels mots ont été utilisés contre vous pour vous faire culpabiliser d’être hétéro ?

– Quand avez-vous demandé à vos parents de s’asseoir pour leur dire : « Maman, Papa, on a besoin de parler. J’espère que vous m’aimerez toujours après vous avoir dit ça mais… je suis hétéro ? »

– Quand vous a-t-on demandé à quoi ressemblent les rapports sexuels des hétéros ou si vous étiez certain d’être hétéro vu que vous n’avez jamais essayé d’être avec quelqu’un du même sexe que le vôtre ?

– Quand avez-vous été victime de propos haineux pour avoir embrassé votre petite amie ou petit ami en public, ou pour lui avoir tenu la main ?

– Quand avez-vous dû faire campagne pour avoir le droit de vous marier ?

Et puis rappelons l’essentiel : les hétérosexuels ne sont jamais inquiétés parce qu’ils sont hétérosexuels. Ils ne se font pas menacer, harceler, emprisonner, ni tuer parce qu’ils aiment une personne du sexe opposé. Selon l’Association internationale des lesbiennes, gays, bisexuels, transsexuels et intersexués, l’homosexualité était encore illégale en 2016 dans soixante-treize pays et passible de la peine de mort dans treize d’entre eux.

La vie des hétérosexuels n’est pas constamment politisée, et ils ne sont pas sans cesse réduits à un stéréotype méprisant. Chaque jour est un Heterosexual Pride Day.

Bien évidemment, ces questions pourraient être écrites pour démontrer pourquoi le racisme antiblanc ou le sexisme anti-homme, tout comme l’hétérophobie, sont des idées pour le moins étranges. Mais revenons à la question de la fierté LGBT et aux marches.

Les « Marches des Fiertés » ne sont pas nées pour faire étalage de l’homosexualité, mais pour défendre les droits des LGBT, et notamment leur droit à exister sans être victimes de poursuites judiciaires. C’est un mouvement nécessaire, qui a permis de nombreuses avancées sociétales, à commencer par la dépénalisation de l’homosexualité, et qui est allée jusqu’à l’ouverture au mariage aux couples de même sexe dans certains pays.

C’est un mouvement qui prône la tolérance, qui offre un espace où les gens peuvent se sentir en sécurité… et où ils peuvent porter des justaucorps extravagants s’ils le désirent !

Les dictionnaires nous offrent quelques définitions du mot « fier ».

L’utilisation de ce terme dans le contexte de l’homosexualité provient des États-Unis, et du mot Pride. Il me semble évident que l’utilisation à laquelle on se réfère ici n’est pas celle qui met l’accent sur la satisfaction d’avoir accompli quelque chose de bien, et que le terme « fierté » ne doit pas être interprété comme un synonyme de vanité.

Ce dont il s’agit, c’est d’amour-propre, d’estime de soi, de dignité, et de respect. Cette fierté s’affiche non seulement à titre personnel, mais aussi à travers un sentiment d’appartenance à une communauté et à ses accomplissements. Dans un environnement où tout ce qui s’éloigne de l’hétérosexualité est encore associé à la honte, il s’agit d’affirmer que non, nous n’avons pas honte, ni à titre individuel ni à titre collectif, et que oui, je sais qui je suis et j’aime qui je suis, que je refuse de me cacher pour manifester ma tendresse à l’égard de mon conjoint ou de ma conjointe, et que oui, aussi, je suis fier, fier d’être libre malgré les regards, les questions, le mépris et les insultes.

Cette fierté s’exprime de la même manière que celle des parents qui sont fiers de leurs enfants, ou que celle des femmes à propos de l’égalité des droits qu’elles ont acquis au fil des luttes et des ans.

Que ce soit pour les LGBTQ, les femmes ou toute autre personne ou groupe, il existe le droit d’être fiers de ce qui a été accompli grâce à notre courage et notre ténacité.

C’est pour nous un devoir, une obligation morale que de montrer et de partager notre fierté. C’est aussi pour nous un moyen de faire barrage à ceux qui voudraient, encore et toujours, par conviction ou par calcul, nous brimer et limiter nos droits en commençant par nous rendre invisibles, avant de nous faire simplement disparaître.

SCHMITT J.E.F.

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