Une personne autiste Asperger que j’ai rencontrée pour ma thèse de doctorat en socio-anthropologie me parlait de ce qu’elle appelle le « racisme ordinaire » qu’elle a subi toute sa vie, et qui l’a menée à une tentative de suicide à l’adolescence à cause du harcèlement scolaire : ordinaire parce qu’en quelque sorte autorisé, voire tacitement approuvé par l’absence de réaction des adultes présents et dont le rôle aurait été de la défendre ; ordinaire aussi parce qu’il s’agissait d’une violence qui pouvait se défouler en plein jour, puisqu’elle était précisément ordinaire, c’est-à-dire dans l’ordre des choses et en cela invisible, camouflée par l’habitude ; enfin, ordinaire, parce que l’exclusion de cette personne la faisait appartenir à une race à part (Eribon, 2015). Presque toutes les personnes autistes Asperger témoignent du rejet social et de la stigmatisation qu’elles rencontrent sans cesse : au travail (pour celles qui parviennent à passer le cap de l’entretien d’embauche), dans les espaces publics (un jeune homme me témoignait ainsi de la peur qu’il suscitait chez les gens du fait de ses particularités trop manifestes), voire même dans la famille, qui parfois nie leur diagnostic lorsque celui-ci, comme souvent, est posé à l’âge adulte, ou dont les membres se montrent intolérants face aux particularités de ces personnes et refusent de faire l’effort de s’y adapter ou de les comprendre. Inutile, je pense, de développer à ce niveau la question des similarités de l’expérience des autistes avec celle des personnes LGBT+…


L’expérience du « racisme ordinaire » n’est en effet pas l’apanage des personnes autistes : toute personne présentant une différence par rapport à une majorité qui institue la norme en a fait ou en fera l’expérience, au travail, dans la rue, dans sa famille (et parfois vis-à-vis de lui/elle-même : homophobie-misogynie-racisme-etc. intériorisés). Ce « racisme ordinaire » relève d’une expérience de marginalisation commune à toutes les minorités (ainsi qu’aux femmes). Comme l’écrit le sociologue Erving Goffman : « la tolérance fait presque toujours partie d’un marché » (1963, p. 143). Nous vivons dans une société qui se targue d’accepter la différence mais qui cherche à faire disparaître cette différence lorsqu’elle demande trop d ‘efforts d’adaptation ou d’ouverture : les autistes Asperger portent des « masques » de normalité pour passer inaperçus, les handicapés sont à peine visibles et réadaptés, les intersexes sont mutilés, les bizarreries comportementales font l’objet d’un diagnostic puis de thérapies normalisatrices, les LGBT+ sont encore trop souvent mis dans la situation de devoir ne pas avoir trop l’air d’être qui ils sont. Le « racisme ordinaire », c’est ce qui vous dit : vous êtes tolérés à condition de vous rendre tolérables, c’est-à-dire, souvent : indistinguables.