“Je suis née il y a peu de temps (…) Je dis ça parce que je suis une décision. Je suis née il y a peu de temps de l’envie d’être un peu plus libre ; je me sentais un petit peu à l’étroit, j’avais du mal à respirer. Alors voilà, je suis née il y a quelques temps pour prendre un peu plus mes aises. (…) mais je te rassure, ce sont toujours les mêmes obsessions, toujours ce qui fait de moi quelqu’un de désespérément humain. Et c’est ok.” (Chris, le 19/12/18 à l’AccordHotels Arena) 

Désir, sexualité, puissance, sueur, émancipation

Voilà ce qui constitue Chris, un personnage que s’est fabriqué Héloïse Letissier, la chanteuse de Christine and the Queens. Un personnage qui a beaucoup évolué, et qui est passée d’une femme timide prénommée Christine, presque gênée par sa féminité dans son premier album Chaleur Humaine, à une femme forte, sûre d’elle, réinventant à sa manière de ce qu’est une femme dans son deuxième album Chris

Le bagage qu’Héloïse apportera à Chris(tine)  

Déjà dans une démarche de déconstruction très tôt – sans doute que les enseignements sur l’étude du genre donné par son père n’y sont pas étrangers – Héloïse ne cesse de pousser ses réflexions, encore et encore, au fil des années. 

À 15 ans, elle lit « Trouble dans le genre » de Judith Butler, « King Kong théorie » de Virginie Despentes notamment, en espérant y trouver des réponses à ses questionnements identitaires. 

Plus tard, au moment des études supérieures, elle sera confrontée à du sexisme malheureusement trop banal, mais qui ne passera pas pour cette jeune femme profondément féministe depuis bien longtemps. 

Désirant être metteuse en scène, Héloïse se dirige tout naturellement vers le théâtre. Mais ses professeurs de l’époque lui rétorquent que c’est réservé aux hommes : les femmes, elles, jouent, sont comédiennes, mais ne dirigent pas, ça non ! 

Et, ne se reconnaissant pas dans la féminité présente par les magazines, elle prend de plus en plus plaisir à jouer avec le genre, interprétant de temps à autre des rôles masculins. 

Mais alors, qui est-elle ? 

La naissance de Christine grâce à la rencontre avec les Queens 

C’est suite à son séjour à Londres que tout s’éclaire. Si c’est une rupture amoureuse et une dépression qui l’y conduira en 2010, la fragile et mélancolique Héloïse reviendra en France avec un incroyable projet. 

Un soir, alors qu’elle se rend chez Madame JoJo’s, un cabaret drag queen de Londres, elle se fait accoster par l’une des performeuses. Elle dira à leurs propos qu’elles “faisaient preuve d’une liberté que je n’avais pas, oubliaient le regard des autres et se réinventaient elles-mêmes”. Voilà ce dont Héloïse avait besoin. 

Après l’avoir entendu chanter, les drag queens la pousseront à exploiter sa voix – pleine de potentiel disaient-elles – et à se lancer dans la chanson. C’est là que naîtra “Christine and the Queens”, petit clin d’oeil à celles qui l’ont aidée à se révéler, à se réinventer à son tour, à devenir véritablement elle-même. 

Héloïse dira de Christine qu’elle est un personnage qui lui permet “d’exprimer ce que je ne parviens pas à exprimer dans mon quotidien”. Et, à la différence d’un masque derrière lequel on se cache, le personne de Christine est, au contraire, une manière d’être réellement elle-même, sans crainte vis-à-vis du regard des autres, une façon de se libérer. 

Ses débuts avec l’album Chaleur Humaine 

4 ans plus tard, en 2014, son premier album sort enfin et concrétise ce projet dans lequel elle y a mis beaucoup d’elle-même. 

Et plusieurs chansons porteront les couleurs arc-en-ciel de la communauté LGBT+ : 

  • Avec « iT » d’abord, première piste de l’album. Dedans, elle dit vouloir être un homme, désirant l’avoir, ce sexe qui permet tous ces privilèges auxquels les hommes ont accès. Elle reviendra là-dessus quelques années plus tard, expliquant « Aujourd’hui, je n’écrirai plus « iT ». Je préférerai rester une femme et me battre ». 
  • « Half Ladies« , un autre titre engagé. Toujours dans le même esprit que “iT”, Christine and the Queens nous parle de ces petites filles ne se reconnaissant pas dans la féminité telle qu’elle est représentée dans la société. Peut-être en souvenir de celle qu’elle était auparavant. Le titre signifie littéralement “femmes à moitié”, ce sont les femmes androgynes ou masculines, qui ne sont parfois pas considérées comme de vraies femmes, dont elle parle. 
  • Le clip de “Narcissism is back” est également très queer, puisqu’on y voit la Queen Franck Folly en train de se préparer. 

En 2016, après s’être rendue compte qu’elle pouvait tomber amoureuse d’hommes, puis aussi de femmes, qu’iels soient cis ou trans, elle a fait son coming-out pan, permettant sans doute de donner un petit coup de pouce à la visibilité pansexuelle. 

L’apothéose avec l’album Chris

En 2018, à l’occasion d’un tout nouvel album, c’est une nouvelle femme qui nous apparaît avec le costume tombé et les cheveux coupés (beaucoup trop sujet à discussion lors des interviews parce que, oui, une femme qui se coupe les cheveux courts, c’est polémique !). 

Chris représente, pour beaucoup, le symbole de la féminité réinventée. La femme forte, la femme qui désire, la femme qui n’a plus peur. En concert, elle se confie d’ailleurs en disant : “J’ai tellement essayé. J’ai tellement essayé longtemps. J’ai essayé les standards impossibles de beauté, j’ai essayé d’être bien peignée, j’ai essayé d’être polie. J’ai essayé d’être jolie mais pas trop, sexy mais pas trop, drôle mais pas trop, intelligente mais pas trop, efficace mais pas trop ; c’était épuisant, j’étais épuisée. (…) Et puis un jour, j’ai arrêté d’essayer.”


Louise et Manon