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  1. JP, mon unique amie véritable au lycée, était quelqu’un de différent, qui semblait mal inscrite dans notre époque et le monde des jeunes de notre génération. Elle croyait en Dieu et je découvrais avec elle, et avec curiosité, le microcosme bien particulier des témoins de Jéhovah. Je découvrais aussi à la même époque mon attirance exclusive pour les filles. Je n’en parlais à personne, et je n’en ai pas parlé avant l’âge de 22 ans : presque une décennie de silence. JP a déménagé, et la dernière fois que je l’ai vue (comme d’habitude en compagnie de sa mère), nous avons parlé de l’interdit de l’homosexualité dans leur religion. Je me suis mise en colère, je lui ai ensuite écrit une lettre, elle m’a répondu, et je n’ai plus jamais eu de contact avec elle. J’avais 18 ans et une voix insidieuse en moi demandait : et si elles avaient raison ?
  2. Banlieue de Caen, chambre d’étudiant chez l’habitant. Bien sûr, j’accepte que, pendant mon absence pour les vacances de Noël, la sœur du propriétaire vienne dormir deux nuits dans ma chambre pour passez les fêtes avec sa famille. Ils sont catholiques, je le sais parce que la renonciation du pape Benoît XVI crée des remous. A mon retour, mes livres sur l’homosexualité ont été cachés sous la commode. Je donne mon préavis quelques jours plus tard et je déménage.
  3. A Caen, le Sémaphore est à ma connaissance l’unique bar LGBT (et malheureusement seulement le lundi soir). Je m’y fais une acolyte, au tout début de sa transition vers un corps de femme. Elle n’a plus de contact avec sa famille et me raconte ses difficultés pour obtenir des hormones de substitution auprès des psychiatres, mais aussi dans les pharmacies : il faut composer avec les regards, les remarques… Je l’y accompagne. Nous sommes deux pestiférées qu’on observe avec un type de regard qu’on ne peut rencontrer dans aucune autre situation.
  4. Caen toujours. Un psychanalyste que j’allais voir depuis quelques semaines me parle d’une de ses patientes, lesbienne, qui lui confie avoir des fantasmes révélant des désirs de pénétration pendant l’acte sexuel. Cela traduit pour lui l’évident signe d’un désir d’avoir une sexualité hétérosexuelle ; par ailleurs, les lesbiennes auraient « quelque chose à réparer avec leur mère »… Sans commentaire.
  5. Bruxelles, couloirs de l’université. En attendant de pouvoir entrer dans l’amphithéâtre, j’observe une affiche qui promeut le cercle étudiant LGBT+ de l’ULB. Un groupe de filles de ma promotion me regardent et murmurent des trucs à mon propos ; d’après ce que j’entends, les gays femelles semblent être de rares et drôles d’animaux. Elles en auraient vue une, un jour… Je crois bon de préciser que nous sommes en master de psychologie clinique. Je précise aussi que c’était un groupe de françaises venues comme moi espérer obtenir leur diplôme en Belgique.
  6. Bruxelles encore, Relay de la gare du Nord. Je feuillette Têtu Magazine. J’entends la voix forte d’un homme qui discute avec le vendeur : « Toute sa vie, elle va être malheureuse ! », est-il en train de pérorer à tue-tête. Je lève les yeux, ils sont tournés dans ma direction et parlent de moi avec des airs navrés. J’achète le magazine et le vendeur ne m’adresse pas un regard.
  7. Terminons sur une note positive. C’est la nuit, je suis allée boire un coup à la Maison Arc-en-Ciel près de la Grand-Place, je marche seule et au hasard dans les rues du centre-ville. Un jeune homme m’accoste, il ne parle qu’anglais. Il me demande si je ne connaîtrais pas un endroit pour danser. Étant assez obtuse pour ce genre d’affaires, il ne me vient pas à l’esprit qu’il est en train de m’inviter, alors, très innocemment, je lui demande : « Gay or straight ? » (straight = hétéro). Il rit gentiment et repart sans procès.
    Anna-Livia
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