À l’occasion de l’exposition atypique d’Oasis Nadrama, qui allie queer et science fiction, nous sommes allées à sa rencontre. 

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Louise & Manon : Si tu pouvais te décrire en quelques lignes, que dirais-tu ?

Oasis : L’Oasis se présente en de nombreuses couleurs, comme un oiseau tropical. Et je suis distraite, maladroite et pas très observatrice du langage non verbal !

            Je suis artiste anarqueer, ces deux mots résument une bonne partie de ma personne et de ma vie. Créer, c’est ma raison de vivre, et la lutte contre les systèmes de domination me semble être une nécessité pour toustes, les combats anarchistes et queer me parlant tout particulièrement.

            Non-binaire, panromantique, pansexuelle, fluide et anarel (ndlr : anarchiste relationnelle), je ne supporte aucun type de normes oppressives qui toucheraient à mon genre ou à ma vie intime. 

L&M : D’où vient le nom « Tétracosme » ? Qu’est-ce que ça t’évoque / représente pour toi ?

O : J’adore l’étymologie ! Du coup, toute la nomenclature a une signification plus ou moins travaillée (certains noms ont même une multitude de sens, l’un des personnages a un prénom au croisement de quatre influences). Pour le Tétracosme, c’est assez simple, ça vient directement du grec τετρα (tetra) et κόσμος (kósmos), signifiant respectivement « quatre » et « l’ordre de l’univers ».

            On peut donc traduire Tétracosme comme « l’univers organisé en quatre » ou encore « les quatre mondes »

            C’est une description directe de la structure cosmologique, puisque le multivers fictionnel du Tétracosme est fait de quatre mondes constituant des espaces géographiques distincts.

L&M : Tu peux nous le décrire en quelques mots ?

O : Quatre mondes interagissant d’une infinité de manières. La rencontre entre des énergies, des matières, des peuples et des écosystèmes. Une histoire s’étalant sur des millénaires. 

            Dans le cadre des premiers récits, on étudie particulièrement le Solmonde, le territoire des humains, ainsi que l’Envers, la dimension des démons.

            Le Solmonde a un ciel couvert de notes de musique qui remplacent le soleil, la lune et les étoiles, ainsi qu’une végétation automnale.

            L’Envers est ténébreux et habité par des écosystèmes voraces, en changement rapide ; il contient des échos fluorescents et déformés de la culture humaine. 

L&M : D’où te vient ton inspiration ?

O : Comme tout le monde, d’un mélange d’expériences, de réflexions et d’inspirations artistiques ! Je lis beaucoup (et de tout), je joue pas mal aussi aux jeux vidéo et aux jeux de rôle, et je regarde des films et séries, les plus bizarres et les plus science-fictionnelles possibles. Je suis à la recherche perpétuelle de nouveaux concepts. 

            Dans mes influences primordiales, on trouve Dune, la philosophie de Mozi, Legacy of Kain, L’Histoire Sans Fin, Evangelion, Silent Hill

            Mais j’avoue que ces dernières années, mon imaginaire se nourrit de plus en plus de xénofiction, d’art abstrait, d’anthropologie et de culture queer.

L&M : Depuis quand t’es-tu lancée dans l’art ?

O : Depuis toujours ! J’ai commencé à faire joujou avec de la peinture avant de savoir marcher. Ma famille m’a énormément encouragée, j’ai écrit mes premiers textes avant dix ans, et toujours avant dix ans, j’ai fait mes premiers « films » avec le caméscope familial. Je passais mon temps à dessiner des monstres dans les marges de mes cahiers. Je n’ai jamais envisagé autre chose qu’un parcours artistique.

            Pour moi, le véritable effort, et l’impulsion étrange, ça serait d’arrêter. Retirez-moi ma plume, ôtez-moi mon crayon, et là vous me tuez.

L&M : Depuis quand cet amour pour la science-fiction ?

O : Pareil que pour la création… impossible de dater ! D’aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours aimé le fantastique et la science-fiction. J’ai lu Dracula à sept ans, j’ai vu Alien à neuf ans… À la même époque, je commençais à bouquiner Asimov… 

            Les récits situés dans des univers imaginaires, ou comportant des éléments extraordinaires, m’ont toujours davantage intéressée que les histoires situées dans le monde réel.

            Avec le temps, j’ai fini par découvrir que notre Terre regorgeait de merveilles infinies… mais elle ne m’intéresse toujours pas d’un point de vue narratif. En tant qu’artiste comme en tant que public, je veux des univers différents, autres, surprenants.

L&M : Quelle place prend la communauté LGBT+ dans ton art ?

O : Je me suis politisée avec le temps, et je suis aujourd’hui convaincue que la politique progressiste la plus radicale (qu’elle soit anarchiste, antiraciste, queer, féministe, antispéciste, etc) est toujours la voie à suivre ; de plus, je ne crois pas à l’art apolitique. Mes travaux artistiques reflètent donc toutes les valeurs progressistes, égalitaires et émancipatrices, pas seulement la cause queer. Mais il est vrai que celle-ci est centrale. 

            Les sujets LGBTQIA+ et la communauté queer sont depuis longtemps très chers à mon cœur, et par conséquent exprimées dans mes créations. J’ai fini par comprendre à quel point ces luttes étaient vitales, à quel point j’en étais fondamentalement proche. 

            Dans mon adolescence, je ne voyais pas l’intérêt de me revendiquer bisexuelle, ou de rejoindre la Pride ; pour moi, mon orientation sexuelle était simplement une caractéristique parmi d’autres, qui ne méritait pas que je lui prête attention. À l’époque, j’allais souvent à des soirées festives bisexuelles, mais juste pour m’amuser. Ce n’est qu’avec le temps et les mauvais traitements que j’ai commencé à comprendre que je devais me battre pour ne pas être écrasée, et que les autres queers (qu’iels soient lesbiennes, gays, bisexuel-le-s, transgenres, intersexes ou asexuel-le-s) étaient beaucoup plus proches de moi que ne le seraient jamais les personnes cishéts.

            Nous toustes, les personnes queers, nous traversons des expériences de marginalisation, de fragilisation, un rapport terrible, profond et spécifique au corps et au cœur, nous traversons la prison du cishétéropatriarcat en nous fracturant, en nous fissurant, comme des statues de porcelaine qui avancent ébréchées.

            Oui, l’apparence des Malazeiks, ces pantins fracassés de mon univers, est un symbole des identités queer telles que je les ressens. Je nous sens des créatures brisé-e-s, abîmées, et qui continuent pourtant à marcher, à lutter.

            En d’autres aspects du Tétracosme, les thématiques LGBTQIA+ sont abordées plus frontalement et plus sereinement, simultanément. Principalement, les sociétés humaines que je dépeins dans le Solmonde sont apogenres, c’est-à-dire étrangères au concept même de genre. Ces cultures n’ont jamais connu le patriarcat et ignorent les concepts « d’homme » et de « femme ». Je voulais montrer quelque chose de différent, d’autres modèles de société. Je voulais un monde libérateur, où on n’aurait pas à se soucier du genre

L&M : Qu’est-ce que le mot « queer » veut dire pour toi ?

O : J’en connais plusieurs définitions. Et j’avoue que je les emploie un peu toutes, selon le contexte ! 

  • « Queer » au sens large, je l’ai employé dans ma réponse précédente : la totalité des identités LGBTQIA+ (ou QUILTBAG, ou MOGAI, etc., en bref les identités de genre, orientations romantiques, orientations sexuelles, expressions des traits sexués, fonctionnements intimes hors des normes du patriarcat).
  • « Genderqueer », je le comprends comme une identité de genre qui refuse de se définir. Un flou. Un « Je ne suis pas cis mais je n’ai pas à vous dire ce que je suis ».
  • « Queer » au sens politique (queer radical) est pour moi très lié au rejet du patriarcat et du capitalisme, à l’activisme à la mode Stonewall et aux mouvements tels que Act Up ou Bash Back!. C’est le « queer » qui se fout totalement de rentrer dans la norme et qui veut renverser les systèmes de domination. Je suis plus proche de ce mouvement radical que du réformisme, dans l’ensemble, même si je reconnais l’utilité de celui-ci et que je prête occasionnellement main-forte à des associations réformistes. 
  • Et bien sûr, il y a le sens initial du mot queer, « bizarre ». J’aime que nous soyons bizarres. Tant que le cishétéropatriarcat dominera la société et imposera ses normes aliénantes, je refuse d’être normale. Et de toute façon, la normalité ne m’a jamais beaucoup intéressée. 

L&M : Qu’est-ce qui t’a amenée à venir à Couleurs Gaies ? 

O : Je suis arrivée à Metz en avril 2017. Je ne connaissais presque personne, à l’époque ! Ici, j’avais un peu de famille en ville, deux ami-e-s de longue date, et c’était tout.
            Je n’étais pas inquiète. J’ai toujours été un animal social, je parle facilement aux gens. Et de fait, l’une de mes premières rencontres a été une militante près de la gare, avec un drapeau arc-en-ciel ; après une brève discussion où je n’ai caché ni mon genre ni mon orientation, elle m’a indiqué le chemin du centre. J’y suis allée ravie, et sans hésiter ! J’avais un désir d’encore davantage me politiser et je voulais découvrir les cercles queer locaux.

            Je me rappelle très bien quand j’ai franchi le seuil de Couleurs Gaies, j’ai été étonnée du monde ! Le centre était plein à craquer, et il y avait Matthieu près du tableau, qui a pris la parole pour la préparation de la Pride 2017. Passer au centre LGBTQIA+ est devenu une habitude, et une part importante de ma vie sociale et militante. 


            L’actuelle exposition Tétracosme à Couleurs Gaies est une expérience nouvelle pour moi. C’est la première fois que ma vie artistique rencontre frontalement mon existence activiste. Le vernissage m’a jetée dans un tourbillon d’émotions nouvelles, je me sens secouée, mise à nu… mais aussi galvanisée ! Un coup de fouet monstrueux, qui me fait replonger de plus belle dans ce grand univers !

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            Si toi aussi, cela a attisé ta curiosité, et que tu souhaites découvrir plus en détail son univers aussi poétique que politique, rendez-vous sur son site internet fraichement créé : tetracosmos.com