Louise & Manon : Si tu pouvais te décrire en quelques lignes, que dirais-tu ? 

Sébastien : J’ai 45 ans, je suis papa de deux enfants de 7 et 13 ans, j’habite Metz depuis un peu moins d’un an suite à la séparation d’avec mon ex femme. Je travaille à Metz : je suis inspecteur de l’éducation nationale en détachement au ministère de la Culture. J’aime évidemment l’expression artistique sous toutes ses formes et suis adepte de la course à pieds. Je mesure 1m74, … non je plaisante ! 

L&M : Et quand as-tu pris conscience de ton homosexualité ? 

S : Je peux dire aujourd’hui que j’ai toujours su que j’étais attiré par les garçons. Depuis l’école élémentaire où j’ai mes premiers souvenirs d’émois masculins.

L&M : Comment l’as-tu vécu ? Est-ce que tu l’as tout de suite accepté ou ça a plutôt été compliqué pour toi au début ?

S : Fils unique, premier garçon né dans une famille italienne d’ouvriers, j’ai vite compris, jeune enfant, qu’il y avait un décalage avec les attentes de mes parents (de mon père surtout), des grands parents, des oncles et tantes… J’aimais beaucoup jouer avec les savons, les produits de beauté, les casseroles et autres ustensiles de cuisine, j’aimais les déguisements et je voulais à tout prix ressembler à Wonder Woman. Ma mère m’a même confectionné un costume maison… On attendait de moi que je joue aux petites voitures, que j’aime le sport (le football en particulier), que je sois un « vrai bonhomme ». Je ressens encore en moi, en m’y replongeant, cet antagonisme de façon viscérale. J’étais pétri de tics… J’avais les traits fins, on me prenait souvent pour une fille. On me traitait de « tapette » à l’école puis au collège sans que jamais j’aie été victime de harcèlement. Je me suis « construit » dans cet environnement peu sécure pour moi : j’ai compris que je n’aurais pas la force d’être qui j’étais vraiment et que de toutes les façons il valait mieux faire partie de la majorité. Et petit à petit, j’ai commencé à faire comme la plupart de mes camarades : j’ai dragué des filles. Non sans succès. Mais je feignais… Très adroitement. Et de façon insidieuse et progressive, je me suis glissé dans la peau d’un hétérosexuel « open »… Je me trouvais très ouvert d’esprit et considérais qu’une aventure avec un homme participait à mon ouverture d’esprit et me confortait dans ma caste « d’intellectuels ». Je n’ai jamais imaginé être bisexuel (c’eût été trop difficile à porter pour moi). Il fallait que je sois conforme et que je fasse plaisir à ma mère… La voie était tracée : je me suis marié avec une femme que j’ai beaucoup aimée et avec qui j’ai eu deux enfants, un garçon et une fille. Une maison, une belle voiture, une très bonne situation professionnelle… Bref, j’avais rempli le contrat que j’imaginais devoir remplir : faire plaisir à maman.

L&M : À quel moment t’es-tu senti prêt à faire ton coming out ?

S : J’ai rencontré, dans une boutique que je ne fréquentais jamais, un homme qui y travaillait. Ce fut un coup de foudre mutuel. J’ai compris très vite que ce n’était pas que la crise de la quarantaine mais que mon « moi » profond refaisait irrémédiablement surface. Mais j’étais marié, lui était en couple. J’ai alors vécu pendant presque deux ans une souffrance morale et physique à la limite du supportable. Petit à petit, tout est devenu sombre et j’ai commencé à penser au suicide… toute ma vie n’était que mensonge, je trompais tout le monde, j’allais détruire les personnes que j’aimais le plus, mes amis me tourneraient le dos, ma réputation allait être entachée, je ne pourrais pas supporter le regard des autres… La situation était, sur le papier, assez simple : le dire ou mourir. Et un événement a précipité les choses…

L&M : Dis nous en plus ! Qu’est-ce qui t’a poussé à sauter le pas ? Comment s’est-il passé ?

S : C’était un dimanche de novembre. Ma femme est tombée dans la bibliothèque familiale sur le kamasutra gay… Ce fut le déclencheur de mon coming-out « partiel » : seule ma femme savait dorénavant. Ce fut douloureux moins pour la question de l’homosexualité, qu’elle a plutôt bien acceptée (il faut dire que j’avais instillé parfois à mon propre insu quelques indices assez clairs dans mes prises de position), que pour le fait d’apprendre que j’avais eu des aventures extraconjugales (avec des hommes, mais là n’était pas la question).

C’est au moment où j’ai dû l’annoncer à mes parents et à mes enfants (quelques amis étaient alors déjà au courant et avaient accueilli avec beaucoup de bienveillance mon annonce) où j’ai vécu un choc émotionnel qui m’a conduit aux urgences psychiatriques. J’y ai passé une petite semaine. C’est de l’hôpital que mes parents ont été mis au courant. Leur réaction a été très positive ; la peur de voir leur fils en si mauvais état a peut-être facilité leur acceptation. Je ne sais pas.

L&M : Et post-coming out, quelles conséquences y a t-il eues pour toi ? Qu’est-ce que ça a changé pour toi ? 

S : J’ai tout de suite décidé, grâce aux psychiatres en particulier, de ne pas avoir honte de qui j’étais. C’est difficile de s’extraire du supposé (ou pas) jugement des autres. C’est assez croustillant comme « anecdote » à raconter à la machine à café ou entre collègues quand il s’agit d’une personne « publique » assez connue. J’ai donc dit les choses, avec délicatesse, mais sans détours. J’avais l’impression d’être libéré, soulagé d’un poids immense. J’avais très peur que mes camarades de sport me voient d’un autre œil et soient plus « méfiants ». Il n’en a rien été : ils ont été très classes et n’ont pas manqué de preuves d’amitié. J’avais très peur d’être rejeté. J’ai eu cette chance inespérée de n’avoir eu à vivre que des retours pleins d’empathie et d’amour. Très vite aussi, j’ai eu envie de pouvoir aider toutes les personnes qui vivaient la situation dans laquelle je m’étais retrouvé. J’aurais aimé, en plein marasme émotionnel, trouver la possibilité d’un échange bienveillant, attentif, sans jugement. J’espère que mon témoignage pourra y contribuer.

L&M : Plus haut, tu as évoqué tes enfants ; quels mots as-tu trouvé pour leur parler de ton homosexualité ? Quelles ont été leurs réactions ? Ont-ils facilement compris ?

S : Nous avions déjà annoncé aux enfants que leurs parents se séparaient. Sans évoquer la raison. Avec le « grand » qui a 13 ans, j’ai profité d’une séance de cinéma pour lui exposer la situation. Avant le film, autour d’un coca-cola, je lui ai dit simplement que je m’étais rendu compte que j’aimais les hommes et que la vie avec sa maman n’était plus envisageable. Mais j’ai insisté pour lui dire qu’à nous quatre (les parents et les 2 enfants) nous serions toujours une famille, quoi qu’il advienne… Il a très bien pris la nouvelle. A tel point que j’ai eu l’impression qu’il n’avait pas bien compris. J’ai insisté jusqu’à en devenir certainement trop lourd. Il me l’a fait remarquer. 

Pour la petite de 7 ans, l’annonce a été plus tardive et plus progressive. C’est un sujet difficile à aborder avec un enfant… Pourtant, dans notre entourage, nous connaissons un certain nombre de couples gays et lesbiens. J’ai, en fait, profité d’une discussion, à table, au moment du dîner. Mon compagnon était présent. Elle nous parlait de son petit amoureux qu’elle porte dans son cœur depuis qu’elle a 3 ans !  Et elle m’a posé la question : « Et toi, tu as une amoureuse ? ». Je lui ai demandé : « Et si papa était amoureux d’un garçon ? ». Elle a été étonnée de ma question et m’a rétorqué que ce n’était pas possible parce que je ne pourrai pas avoir d’enfants avec un homme… Après avoir éclairci ce point (nous avons bien ri), je lui ai dit : « A ton avis, si papa était amoureux d’un homme, ce serait de qui ? ». Et c’est elle qui a nommé mon compagnon. J’ai confirmé. Il a confirmé aussi. Et ma fille et moi on s’est fait un gros câlin. Tout s’est normalisé très vite. Sans que ce soit des questions qui reviennent constamment sur le tapis. Mes enfants savent qu’ils peuvent me poser toutes les questions, à n’importe quel moment. Il faut dire que l’entourage familial et amical vit ma situation de manière si naturelle (même si pour certains c’est coûteux, je le sais, et je pense à mes parents en particulier…) que les enfants n’en font pas des tonnes

L&M : Ont-ils eu des remarques à l’école ? 

S : Pour mon grand, je lui ai demandé s’il l’avait dit à ses camarades au collège. Il m’a répondu qu’il l’avait dit. Que certains lui avaient posé la question de savoir si lui, ça le dérangeait. Il a répondu que non et tout le monde a trouvé ça très bien. Je ne sais pas si les mentalités des plus jeunes changent mais ces réactions de jeunes adolescents m’ont vraiment réconforté. Il agit avec moi de façon très belle et veut me démontrer par ses gestes d’affection qu’il m’aime parce que je suis son papa et que mon orientation sexuelle ne regarde que moi.

Ils auront sans doute des remarques à l’école, un jour ou l’autre. C’est inévitable. Mais s’ils sont préparés comme ils le sont parce qu’ils voient que leur père est certes homosexuel mais qu’il est d’abord et avant tout leur père, ils sauront répondre intelligemment. J’espère qu’ils m’en parleront et n’essaieront pas de me « protéger » en taisant l’incident.

L&M : Qu’aurais-tu aimé entendre, plus jeune, pour t’aider à t’assumer et à vivre ton homosexualité ? 

S : C’est une question difficile… Je ne sais pas vraiment y répondre parce que toutes les barrières que je me suis imposées l’ont été de mon propre chef en déduction des réactions qui étaient celles de mes parents, de mes grands-parents… Personne n’a jamais verbalisé son homophobie. J’aurais aimé que quelqu’un de mon entourage soit suffisamment clairvoyant, compte tenu de mes goûts, de mes orientations, de mes attitudes, de mes paroles, pour qu’il laisse une porte ouverte à l’expression de ma différence.

Il faut aussi se souvenir que les années 80 étaient les années SIDA et que l’homosexualité faisait d’autant plus peur et provoquait d’autant plus de rejet…

L&M : Qu’est-ce que tu dirais à une personne dans la même situation que toi ? 

S : Je lui dirais qu’il n’est pas seul. Qu’il n’est pas anormal. Qu’il y a de l’espoir dans le fait de s’accomplir entièrement. Qu’il n’est jamais trop tard et qu’avec beaucoup d’amour, même si parfois il y a des maladresses, avec le temps aussi, les relations s’apaisent et que le bonheur est au bout du chemin qui est, c’est vrai, escarpé, sinueux, fatigant mais qu’il est nécessaire d’emprunter pour être juste et simplement soi.

Et surtout, je lui dirais que je suis là, avec d’autres j’espère, pour l’écouter, pour l’aiguiller vers des professionnels si besoin, pour le soutenir. Je transmettrais un message d’espoir parce qu’au bout du compte, malgré les difficultés, il y a une libération qui est une vraie délivrance.

L&M : Et à l’entourage ? 

S : Toutes les situations sont différentes. Pas de généralités. Mon cas est particulier : mon coming out n’a suscité aucune réaction négative : ni rejet, ni paroles déplacées. Rien. Que de l’amour. Mais j’essaierais de faire comprendre à l’entourage, malgré les imprégnations culturelles, sociales, familiales etc., que la personne qu’on aime, son fils, sa fille, son neveu, sa nièce, qui que ce soit, on l’aime au-delà de ses orientations ou de ses pratiques sexuelles. L’attention que ma famille m’a porté, les gestes d’affection qu’elle m’a offert, les services qu’elle m’a rendu, les moments de rires, de pleurs, de joie, de peine qu’on a traversé ensemble, tout cela n’a pas le moindre rapport avec le fait d’être hétérosexuel, homosexuel, bisexuel, transgenre… Et que même si on ne comprend pas, si on ne conçoit pas, on peut avec un peu d’empathie et beaucoup d’amour, accompagner au mieux.

L&M : Et maintenant, peux-tu dire que tu te sens heureux ? 

S : Je suis en plein dans la procédure de divorce et c’est matériellement et psychologiquement pas toujours facile… Mais l’important pour moi, c’est évidemment que mes enfants soient heureux. Ils le sont. J’ai un compagnon qui est un soutien indéfectible et qui est un vrai soleil dans ma vie. J’ai des amis qui sont fantastiques, une famille qui est bienveillante : aurais-je des raisons, aujourd’hui, enfin, de n’être pas heureux

* * *

Merci à Sébastien pour ce beau témoignage partagé ! 

Si toi aussi, tu souhaites nous parler un petit peu de toi, livrer ton expérience, n’hésite pas à nous contacter, nous nous ferons un plaisir de te passer au micro 😉 

→ manon.legand@yahoo.fr 

Louise & Manon