Il y a quelque chose qui me choque lorsqu’on parle de l’homosexualité, dans les mots que l’on utilise. Lorsqu’on dit « homosexualité », on pense à des hommes, et on parle d’homosexualité masculine. Pour les femmes, on utilise un autre mot : « lesbienne ». La masculinité restant la référence de base, lorsqu’il est question de femmes, il faut toujours le préciser : « des homosexuels et des lesbiennes » ; « les gays et les lesbiennes ». J’ai un problème avec l’appellation même de « LGBT » : les lesbiennes ne sont-elles pas autant gays que les autres ? Et pourtant, il faut bien que l’on parle de nous en tant que groupe distinct. Je le sais parce que j’ai grandi dans un manque total de références en terme d’homosexualité féminine. J’ai ressenti ce manque comme une solitude qui colle à la peau.
D’abord, j’ai grandi sans la télé. A l’adolescence, mon unique amie étant témoin de Jéhovah et ayant fini par déménager, je n’avais personne à qui me confier, avec qui partager mes expériences. Il ne me venait même pas à l’esprit de faire des recherches sur Internet, parce que nous n’avions qu’un ordinateur pour toute la famille et que, même en effaçant l’historique de recherches, je craignais que l’ordinateur finisse par recracher sous je ne sais quelle forme les traces de ma quête interdite. Au lycée, j’étais attirée par certaines filles, très amoureuse d’une autre, et il ne me venait même pas à l’esprit que j’avais le droit et la possibilité de le leur manifester. La première fois que j’ai vu deux femmes s’embrasser, c’était grâce au film Mulholland drive (David Lynch, 2001) loué à la médiathèque (nous avions un magnétoscope et un lecteur DVD). J’attendais d’être seule à la maison pour regarder à nouveau cette séquence du film (d’ailleurs d’un érotisme mémorable). Il y avait aussi le tableau de Courbet, Le Sommeil, qui représente deux femmes nues, endormies et enlacées (on fait ce qu’on peut…).

Le sommeil, Gustave Courbet


J’étais seule, et qui plus est alourdie par les préjugés entourant l’homosexualité féminine : les lesbiennes étant présentées comme des femmes laides, j’étais persuadée de l’être ; alors j’avisais les filles les plus laides qui malgré tout étaient en couple et je me disais : si elle sont avec quelqu’un, pourquoi pas moi ? Je me sentais condamnée à la solitude. Je me disais aussi, alors même que jamais mes parents n’avaient dit de mal des homosexuels : je leur annoncerai mon homosexualité lorsque je quitterai la maison. J’ai quitté la maison à 17 ans pour commencer des études, j’ai gardé le silence, j’ai eu un ordinateur personnel à 19 ans, j’ai pu chercher fiévreusement tout ce que je voulais, mais en 2011, il n’y avait encore pas grand-chose sur la question. Il y a eu Naissance de pieuvres (Sciamma, 2007), les Claudines de Colette, la poésie de Renée Vivien, ainsi que les films Gazon Maudit (1995), Bound (1996) et d’autres que je trouvais médiocres (pardonnez-moi…).

Victoria Abril et Josyane Balasko dans « Gazon Maudit »


Mais, brillants ou médiocres, peu importait : ils ont représenté ces briques indispensables grâce auxquelles on se construit, on grandit et on s’ouvre au monde. On ne se construit pas à partir de rien, seuls, sans modèle, comme j’ai cru pouvoir le faire pendant longtemps. Tout ne peut pas être auto-généré. On a un besoin vital de références, d’exemples, de figures positives auxquelles s’identifier, qui sont comme des tuteurs desquels on peut se détacher un fois que nous sommes assez solides pour nous autonomiser. Nous avons besoin aussi de sources de rêveries et de fantasmes, et d’interlocuteurs auxquels se confier, et de lieux de rencontre où ressentir la légitimité de notre désir.
Et c’est là tout l’enjeu de la visibilité lesbienne : offrir tous ces socles indispensables pour se construire, grandir, et tout ça en plein jour. Faire parler de nous, se montrer, est une nécessité pour tendre la main et guider celles qui découvrent la sexualité, la-leur et pas celle qu’on leur impose, ou qu’elles s’imposent par honte ou parce qu’on leur fait croire qu’elles doivent coucher avec un homme pour devenir des femmes, ou même parce qu’ils ne leur vient tout simplement pas à l’esprit qu’elles aussi peuvent être concernées par l’homosexualité ; pour leur dire que si ça peut être difficile, ça peut aussi être un enrichissement considérable que de s’autoriser à vivre en adéquation avec soi-même. Et aussi pour qu’aucune de ces jeunes adolescentes n’ait à se dire, comme j’ai pu le faire à 13 ans dans une inconscience totale de tout ce que ça sous-tendait : « j’aurais bien aimé être un garçon, parce que j’aurais pu être homosexuel. »
Alors clamons-le : nous existons, et nous voulons que ça se sache !

Anna-Livia.

P.S. : ce témoignage a été écrit pour la Commission Visibilité Lesbienne de Couleurs Gaies ; rendez-vous sur leur groupe facebook (et devenez bénévoles) :
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