Dans une précédente chronique (la #6) sur la question de la visibilité lesbienne, j’ai omis un bon nombre d’anecdotes, dont celle-ci : Colette était au lycée, à mon époque (pas si lointaine, fin des années 2000), l’unique écrivaine dont nous étudions les textes (ou plus exactement : un texte). Je me rappelle avoir été frappée, en lisant sa biographie dans le manuel scolaire de terminale L, qu’à aucun moment n’était précisée son attirance pour les femmes et le couple qu’elle avait formé avec Missy. Pourtant, on y précisait ses diverses aventures avec des hommes. J’imagine que l’homosexualité de Rimbaud, Gide, Proust, Genet etc., était de la même manière chastement dissimulée. Je dis bien « chastement », parce qu’en France (et ailleurs…) l’orientation sexuelle et l’identité de genre sont considérées comme relevant de l’ « intimité ». Il y a du vrai là-dedans et je ne veux pas parler à la place de tout le monde. Mais il y a aussi de l’hypocrisie. En l’occurrence, dans les manuels scolaires.

Photo de l’écrivaine et journaliste Colette dans « Rêve d’Égypte », 1912 – source : Gallica-BnF

Il a certainement fallu, pour réaliser ces manuels scolaires, composer avec les vitupérations intempestives contre l’ABCD de l’égalité et celles du pape (affaires qui mériteraient une longue chronique), et tout dépend aussi de la manière dont les profs les utilisent et amènent (ou non) le débat, mais je trouve qu’il y a encore trop d’impensés en la matière. D’abord, de quoi relève l’intime ? Qui mieux que soi peut placer les limites de notre intimité ? Sachant qu’on confond trop souvent intimité et pudeur… Je ne vais pas philosopher sur cette question immense, mais prétendre, comme c’est le cas dans les manuels de SVT actuels que « l’orientation sexuelle relève de l’intimité des personnes » (2016, voir http://svt-egalite.fr) me pose problème, surtout quand on précise quelques lignes plus loin : « l’accent est mis sur la lutte contre les idées reçues ».

Qu’est-ce que ça veut dire ? Certes, enfin on aborde les questions de l’orientation sexuelle et de l’identité de genre. Mais ramener l’orientation sexuelle à une affaire d’intimité est à mon sens déjà une idée reçue : dans la mesure où je suis susceptible de tenir la main de ma bien-aimée (hypothétique) dans la rue ou de lui faire des bises sur un banc public comme n’importe quel couple d’amoureux, je considère que mon orientation sexuelle ne relève plus de l’intime. On plaque donc de force sur l’orientation sexuelle une idée toute faite de ce qui devrait être intime, et par là on impose presque aux LGBT d’en faire une question d’intimité.
Et si certains élèves avaient la velléité de parler de leur orientation sexuelle ou d’être ouvertement gay ou trans, est-ce qu’ils transgresseraient les frontières de l’intime ? C’est intime, donc on n’en parle pas, retour à l’omerta d’antan ? J’exagère, certes, mais ça sonne un peu comme ça (c’est à dire hypocritement). Comme s’il fallait déposer un voile de pudeur sur son orientation sexuelle ; justement, parce que c’est « sexuel » ? L’orientation sexuelle serait donc encore, quoi qu’on en dise, ramenée à une affaire de sexualité, de pratiques sexuelles ? Quand il y a tellement de choses beaucoup plus intéressantes à mentionner sur la question, s’en tenir à dire que l’orientation sexuelle relève de l’intimité ressemble finalement à une manière de contourner le sujet tout en se défendant de ne pas en parler.

Anna-Livia.