Komitid, Têtu, le blog de Couleurs Gaies… Si vous vous intéressez à l’actualité LGBT+, ces sites vous disent sûrement quelque chose. Au 21e siècle, nous avons la chance d’avoir Internet pour nous informer au sujet de notre communauté. Mais qu’en était-il au 20e siècle ? Dans cet article, nous allons vous présenter quelques journaux et revues de l’époque, principalement gays, et que vous ne connaissez peut-être pas. 

Akademos (1909-1910)

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Fondée par le baron Jacques d’Adelswärd-Fersen en 1909, Akademos : revue mensuelle d’art libre et de critique est la première revue destinée à un public mondain et homosexuel en France. Replaçons rapidement le contexte : en 1909, l’homosexualité est considérée comme une “circonstance aggravante” et est fruit d’un nombre important de scandales. Le baron d’Adelswärd est lui-même concerné par un de ces scandales, ce qui l’a conduit en prison pendant six mois. 

Fin 1907 et toute l’année 1908, il conçoit Akademos, “une revue d’art, de philosophie, de littérature, dans laquelle petit à petit pour ne pas faire d’avance un scandale, on réhabilite l’autre Amour” selon ses dires dans une lettre adressée à son ami l’écrivain Georges Eekhoud. L’expression “autre Amour” désigne évidemment l’homosexualité. Son inspiration principale pour Akademos est une revue allemande, Der Eigene, ciblant également les personnes homosexuelles. 

Les 11 revues paraissent à un rythme mensuel pendant toute l’année 1909, mais étant donné qu’Akademos n’arrive pas à réunir assez d’abonnés (la présence de femmes n’a jamais été mentionnée dans nos recherches), la parution cesse dès 1910. En une année de vie seulement, la revue compte malgré tout plusieurs articles de grands noms de la littérature, comme Colette ou Henri Barbusse

Inversions et L’Amitié (1924-1925) 

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Inversions est la deuxième revue homosexuelle en France et paraît d’automne 1924 jusqu’au printemps 1925, une quinzaine d’années après Akademos. Dans les années 1920, l’homosexualité est beaucoup moins tabou qu’avant en France, si bien qu’il est plus facile de publier une revue à ce sujet. Quoique… 

Inversions… dans l’art, la littérature, l’histoire, la philosophie et la science est l’idée de 3 jeunes hommes : Gustave Léon Beyria, Gaston-Ernest Lestrade et Adolphe Zahnd. On est loin du cadre relativement mondain de d’Adelswärd : ces hommes sont issus d’un milieu assez modeste et n’hésitent pas à être assez frontaux. 

Leur objectif ? “Nous voulons crier aux invertis qu’ils sont des êtres normaux et sains, qu’ils ont le droit de vivre pleinement leur vie, qu’ils ne doivent pas, à une morale qu’ont créée des hétérosexuels, de normaliser leurs impressions et leurs sensations, de réprimer leurs désirs, de vaincre leurs passions”. 

Malgré leurs fortes convictions (ou peut-être bien à cause d’elles…), la revue est menacée par un procès pour atteinte aux bonnes moeurs. En effet, de nombreux hommes influents ou pères de famille déposent des plaintes auprès du Garde des Sceaux contre cette revue, craignant qu’elle pervertisse leurs enfants. Dans l’espoir d’échapper à la condamnation, les fondateurs décident de renommer la revue et de l’appeler L’Amitié, dont ils ne sortiront qu’un seul numéro. La production de revue est stoppée, la menace du procès étant trop importante. Le procès aura lieu en 1926 et Beyria et Lestrade seront condamnés à 3 mois de prison et à une amende de 100 francs. Une bien triste destinée pour ces hommes aux valeurs foncièrement humaines… 

Futur (1952-1955) 

Voici un journal sur lequel on ne trouve pas beaucoup d’informations, mais qui pourtant, a duré plus longtemps que Akademos et Inversions réunis ! Futur est un journal d’information créé par Jean Thibault en 1952. Plus précisément, un journal d’information pour l’égalité et la liberté sexuelles. Son objectif est clair : lutter contre les préjugés homophobes de la religion et continuer à transmettre les messages du Comité Scientifique Humanitaire de Magnus Hirschfeld (l’histoire de ce Comité a été raconté plus longuement dans le Pride Story #3). Comme les deux autres revues, elle s’adresse aux hommes homos (Jean Thibault était par ailleurs assez lesbophobe, considérant l’homosexualité féminine comme étant moins sérieuse). 

Avec le temps, le journal devient de plus en plus militant, voire virulent, et avec la naissance d’Arcadie dont nous allons parler après, Futur commence à perdre pied. C’est entre d’importants problèmes financiers et une condamnation pour atteinte aux moeurs (encore !) que la publication du journal s’arrête en 1955, après 19 numéros. 

Arcadie (1954-1982)

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Voilà une revue à laquelle on pourrait consacrer un article entier ! C’est André Baudry qui est à l’origine de cette revue parisienne, du nom d’Arcadie, en 1954. Elle se calque sur le modèle de la revue suisse Der Kreis, qui proposait d’intégrer un club privé en s’abonnant à la revue. Ce fameux club se trouvait dans la rue du Château-d’Eau, dans le 10e arrondissement de Paris, et c’était le seul endroit où on pouvait danser entre personnes de même sexe à l’époque

Dans le premier numéro de la revue, on lit : “Ah ! si nous pouvions déceler le vrai de toutes choses”. Avec cette phrase, Baudry veut signifier qu’il cherche la vérité, surtout d’un point de vue religieux, sur l’homosexualité. Moins violent que Futur, Arcadie s’efforcera plutôt d’instaurer un dialogue entre la religion et la science ; de trouver un compromis, en quelque sorte. 

En 1955, Baudry est convoqué par la Brigade mondaine. Il racontera plus tard qu’on avait essayé de l’attaquer sur la ligne éditoriale d’Arcadie, alors que la revue était beaucoup plus sage que les revues précédentes : pas de pornographie, allusions discrètes à l’homosexualité… Par tous les moyens, la Brigade tente de trouver de quoi condamner Baudry et sa revue ; si ces tentatives finiront par échouer, cette expérience est représentative de l’homophobie passive qui existait encore dans les années 50

Des personnalités assez connues ont contribué à la revue, comme Jean Cocteau ou Roger Peyrefitte. Avec le temps, la revue a réussi à fidéliser un grand nombre d’abonné.e.s et de lecteur.ice.s, qui se faisaient appeler “les arcadiens/arcadiennes”. Mais en 1982, Baudry décide de dissoudre le club et d’arrêter les publications, après 314 numéros, au vue du nombre croissant d’associations et d’organisations visant à défendre les droits des homosexuels. Mais il n’empêche qu’Arcadie a connu une belle longévité dans la presse et se démarque ainsi de ses prédécesseurs !

Manon & Louise