Je précise que la longueur de mes cheveux n’est pas à incriminer : lorsqu’ils étaient mi-longs, j’étais l’origine de tout autant d’accès de panique queer de la part des normo-genrés qui savent bien comment il faut être dans la vie et qui vous le prouvent avec grande délicatesse.
Par exemple, la postière qui, au moment de se dire au revoir, me demande, l’air effaré : « Mais, tu es un garçon ou une fille ? », en articulant bien et en parlant lentement ; notez le tutoiement fort à propos. Situation similaire (en pire) : un homme m’aborde pour, semble-t-il, me faire la cour version boucher-charcutier, jusqu’à ce que, pris d’un doute soudain, finisse par demander : « Tu es un garçon ou une fille, en fait ? » Je ne sais pas, finalement, ce qu’il aurait préféré (j’aurais pu demander). Le vrai problème, à vrai dire, n’est pas tant l’erreur ou la confusion, que le fait que les gens se permettent de poser une telle question.

Pas de panique à proprement parler, mais toujours cette espèce de trouble atmosphérique qui finit par planer et dont on sent qu’il fait trembler l’autre sur ses assises bien ancrées dans les tréfonds de son âme et conscience, et vous, qui vous sentez ce machin-bizarre-pathologique, simplement en étant vous-mêmes. Je ne suis pas trans, je n’ai jamais eu de velléité de passer socialement comme appartenant au genre masculin, je ne me considère même pas comme masculine ; mais j’ose imaginer ce que ça doit être pour les personnes trans : panique queer puissance mille. J’ai d’ailleurs pu l’observer dès mes 10 ou 11 ans, dans une station service sur une autoroute : une femme trans qui cherchait et achetait des revues ; je me rappelle de son élégance, de la gravité de sa voix qu’elle ne cherchait pas à atténuer, et surtout de ce grand vide qui se creusait autour d’elle, que les gens creusaient autour d’elle, par peur, par incompréhension, par bêtise. De la caissière qui lui a refusé tout regard, toute parole ; et j’ai senti à distance, du bas de mon enfance, cette carapace de solitude qui enfermait son corps, une solitude qui peut tuer. Solitude ou honte ?

Parce que c’est sur vous qu’elle retombe, la confusion des autres. C’est à cause de vous, ce trouble, cette gêne. Les « bonjour Monsieur » par lesquels on me salue presque une fois sur deux à mon entrée dans les magasins, c’est moi qui dois les essuyer, surtout quand je me dirige vers le rayon chaussures pour femmes, et que je sens les interrogations, les regards des vendeurs et des clients. Je comprends qu’il puisse y avoir confusion, mais pas que la faute me retombe dessus ; je n’ai pas encore réussi à vaincre cette honte typique, la honte queer, que je connais depuis l’enfance (par exemple les « t’as une voix de garçon » et à l’adolescence les « toi t’es pas une femme »). Rien de bien grave, à vrai dire, mais c’est une chaîne, un cumul, des petites marques répétées (comme il y en a dans toutes vies). Mais, grave, ça peut le devenir. Attention : on touche le fond cette fois, et même moi j’ai eu du mal à y croire sur le moment.
J’allais tranquillement dans un marché (c’était l’époque cheveux mi-longs), en Belgique, quand j’entends des interjections brutales ; je me retourne alors sur deux types qui tiennent un stand de sweat-shirts (à motifs ultra-virils ?) et qui me traitent de « petit pédé », et ça les fait bien marrer, la petite tapette que je suis et qui traverse le marché… Je me suis arrêtée en face de leur stand pour être bien certaine de ce que je voyais et entendais, et j’ai passé mon chemin, trop interloquée pour ressentir quoi que ce soit. Mais, à ce moment-là, sur qui se portaient les regards offusqués des passants ? Pas sur ces deux enflures. C’est vous, qui devez porter la connerie des autres. Et manifestement, ça va mettre beaucoup de temps à changer.

Anna-Livia.