Considérée comme la première organisation sociale et politique pour lesbiennes des États-Unis, Daughters of Bilitis a été fondée en 1955 à San Francisco. Avec la Mattachine Society, elles représentent les deux associations à l’origine du mouvement de libération des droits homosexuels aux États-Unis. 

Et cela, nous le devons à deux femmes, en couple depuis peu : Dorothy Louise Taliaferro « Del » Martin, née en 1921 et décédée en août 2008 à l’âge de 87 ans ; Phyllis Ann Lyon, née en 1924 et décédée très récemment en avril 2020, alors âgée de 95 ans (il faut croire que le lesbianisme et le militantisme conservent !). 

Naissance de l’organisation Daughters of Bilitis

Tout aurait commencé le jour où ces deux femmes se sont plaintes à un couple gay de ne connaître aucune lesbienne : leurs amis les auront ainsi présentées à d’autres femmes lesbiennes qu’ils connaissaient et c’est lors de cette rencontre que l’une des quatre femmes aurait évoqué la création d’un club. L’idée étant d’avoir un endroit pour danser tranquillement, en toute intimité, puisque danser avec une personne du même sexe dans l’espace public était illégal. 

D’autres femmes les ont ensuite rejointes et, très vite, elles se sont organisées en élisant Martin comme présidente et en définissant leur objectif : éduquer les femmes au lesbianisme, dans l’espoir de réduire la haine contre les lesbiennes. Elles voulaient devenir plus qu’un simple bar ! Pour elles, il était fondamental de se démarquer des organisations toutes réservées aux hommes homosexuels. Les femmes LGBT+ aussi, existent ! 

Le nom de l’organisation a aussi rapidement été défini : “Daughters” faisait référence à d’autres organisations américaines (comme la Daughters of the American Revolution) et “Bilitis” se référait à l’oeuvre “Les Chansons de Bilitis”, écrit par le poète français Pierre Louÿs, dans laquelle le personnage, Bilitis, vivait sur l’Île de Lesbos aux côtés de Sappho. À ce propos, Martin et Lyon ont expliqué que, si quelqu’un demandait de quoi il s’agissait, elles pourraient faire passer leur organisation pour un club de poésie. 

Lorsqu’elles se sont aperçues qu’annoncer leurs réunions dans le journal local leur était interdit, Martin et Lyon, toutes deux issues d’une formation de journaliste, ont imprimé leur propre bulletin d’information à distribuer ; c’est comme ça que l’organisation publia de manière quasi-mensuelle avec The Ladder, la première revue lesbienne américaine et imprimée à l’échelle nationale

S’annonçant ensuite comme une organisation de femmes ayant pour but de promouvoir l’intégration des personnes homosexuelles dans la société, l’organisation a décliné leur objectif principal en 4 parties : 

  • Éducation à la différence : en créant une bibliothèque spécialisée ; en parrainant des discussions publiques menées par des juristes, psychiatres, religieux.ses et autres ; en préconisant un mode de comportement et une tenue acceptable à adopter en société. 
  • Éducation du public : en faisant tomber les tabous et en combattant les préjugés erronés. 
  • Participation à des projets de recherche de psychologues, sociologues et autres expert.e.s pour approfondir les connaissances sur l’homosexualité. 
  • Enquête sur le code pénal en ce qui concerne les personnes homosexuelles : en promouvant l’application systématique de la loi. 

Quinzaine d’années d’existence 

En 1960, la DOB a tenu son premier congrès à San Francisco ; le succès était tel que d’autres ont eu lieu jusqu’en 1968, à raison d’un tous les deux ans. Pour cette première date, deux cents femmes sont présentes, aux côtés de la police venue vérifier que l’un des membres de la DOB ne porte pas des vêtements pour hommes. 

Le congrès national, tenu en 1962, a eu un impact majeur car il a été diffusé à la télévision ; cette convention a sans doute donné lieu à la première émission parlant spécifiquement de lesbianisme. 

Finalement, en 1963, sept années à la direction de la revue, Martin et Lyon ont laissé leur place à Barbara Gittings, lesbienne et militante des droits et de la dépénalisation des personnes homosexuelles aux États-Unis. Cette dernière, membre active jusqu’à présent, avait déjà été à l’initiative de l’ouverture de la section new-yorkaise de la DOB en 1958. Avec son nouveau statut, elle prend la décision d’ajouter des photos de femmes lesbiennes sur la couverture, ainsi qu’un sous-titre plus politisé (The Ladder: A lesbien review) afin de donner plus de visibilité aux lesbiennes. Plusieurs autres femmes se succéderont ensuite à la direction de la revue. 

Considérant que la DOB peut se maintenir et grandir seule, Martin et Lyon en profitent pour s’engager dans d’autres associations. Elles n’abandonnent toutefois par la Daughters of Bilitis puisque, de 1965 et 1966, elles iront jusqu’à manifester devant la Maison Blanche, ainsi que d’autres bâtiments fédéraux avec des membres de la Mattachine Society. 

Le féminisme dans tout ça ? 

Au milieu des années 60, l’organisation se confronte soudainement à un obstacle : les membres plus récents ne partagent pas les préoccupations des membres plus âgés, les jeunes lesbiennes étant plus attirées par les organisations féministes et également à la recherche d’actions politiques plus radicales. 

À cette époque, la défense de la cause féministe prend de l’ampleur et devient une priorité pour bon nombre des membres de la DOB. Martin et Lyon s’engageront d’ailleurs, dès 1966, dans la National Organization for Women(Organisation nationale des Femmes), en incitant les lecteur.ice.s à en faire de même. 

Daughters of Bilitis n’est plus… 

Début des années 1970, les membres se séparèrent pour s’investir soit pour les droits des homosexuels, soit pour le féminisme, ce qui entraîne la fin de l’organisation, bien que certaines branches locales se poursuivent jusqu’en 1995. 

Très rapidement, en 1972, la revue étant à court de fonds est obligé d’arrêter les publications. 

…mais l’impact reste considérable ! 

Daughters of Bilitis compte une quinzaine d’années d’existence (et 40 ans pour certaines branches locales) et est encore considérée aujourd’hui comme une organisation clé pour les femmes lesbiennes. Effectivement, elle a joué un rôle fondamental en aidant les lesbiennes à s’organiser et à construire une identité de la femme queer. 

Courageuses et profondément engagées, Martin et Lyon se sont aimées fièrement dès 1952 et ont officialisé leur union le 16 juin 2008, en se promettant amour et fidélité jusqu’à ce que la mort les sépare quelques mois plus tard. Elles ont été un des premiers couples lesbiens à pouvoir se marier en Californie. 

Ces deux femmes resteront deux grandes figures américaines de la cause LGBT+ et féministe du 20e siècle à qui nous devons beaucoup ! 

Merci mesdames ! 

Manon & Louise