Cette longue phrase déclamatoire pour vous laisser imaginer dans quel état j’arrivais aux urgences, où j’ai malheureusement dû me prendre en plus dans la gueule les ondes de la douce, discrète et bienveillante homophobie du corps médical.
Donc j’étais en pleine nuit à moitié crevée en blouse sur un lit des urgences quand j’ai dû répondre à un interrogatoire du médecin, dont voici la retranscription en version courte (parce qu’il m’a bien cuisinée) :
– Pas de risque de grossesse ? (déjà, le terme de « risque » concernant une « possibilité » de grossesse est presque insultant, mais c’est l’usuel, donc on supporte)
– Non.
– Vous prenez quoi comme contraceptif ?
– J’en prends pas.
– Alors comment vous savez si vous n’êtes pas enceinte ? (j’étais déjà un peu énervée à ce niveau-là ; je ne suis pas assez grande pour savoir si je « risque » d’être enceinte ou non ?)
– Je suis homosexuelle.
Là, le bonhomme a littéralement eu un mouvement de recul net qui m’a marquée malgré mon état second et m’a annoncé sèchement les prochaines étapes de mon calvaire, à savoir les diverses analyses, que je n’ai pas été en mesure d’écouter. Des infirmières sont venues après un moment pour me demander de me lever (comble de l’effort) et d’aller à l’autre bout de je ne sais où m’enfermer dans une pièce sombre du background de l’hôpital… pour pisser dans un pot. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque, recevant les analyses, j’ai appris qu’il s’agissait de vérifier par cette pratique subversive si je n’étais pas enceinte !


Et si j’avais été en pleine possession de mes moyens au moment de l’interrogatoire, qu’aurait entendu ce brave homme, encore assez jeune et soucieux de bien faire ? Je lui aurais demandé gentiment s’il savait comment on fait des bébés ? Je lui aurais fait sagement un dessin des modes de reproduction humaine ? Je lui aurais recommandé de réviser ses cours ? J’aurais demandé : « Et vous voudriez pas me tâter les couilles plutôt ? Parce que je crois qu’elles sont toujours pas descendues… »
On peut toujours élucubrer tout un tas de scénarios déchaînés, mais dans la réalité on est plutôt écrasés par l’autorité médicale. Nos palpitations cardiaques, nos impulsions, on les retient, on les fait taire, et c’est en soi une violence qu’on s’inflige pour ne pas l’infliger aux autres. Mais est-ce trop demander que de pouvoir se sentir en sécurité avec des médecins ? De pouvoir dire qui l’on est, comment on vit, sans avoir à lutter derrière d’une manière ou d’une autre ? Pourquoi est-ce qu’on devrait avoir peur de répondre à des questions qui, déjà, sont assez inquisitrices comme ça ? Ou bien est-ce une habitude de prendre les femmes pour des connes incapables de savoir ce qui se passe dans leur corps ?
D’aucuns penseront que j’exagère et que je surinterprète, que j’ignore ce qu’il y a derrière tout ça et dans la tête du médecin. Certes, mais j’en ai assez de m’inquiéter de ce que les gens peuvent bien avoir dans la tête pour leur trouver des excuses, j’en ai assez de douter de ce que je vois, de ce que je ressens pour ne pas accuser des pseudo-innocents, alors même que la situation est claire et sans ambiguïté. Ceux qui pensent qu’on « exagère » sont ceux qui cherchent, consciemment ou non, à dévaloriser notre parole, à nier ce qu’on ressent physiquement dans notre corps face à l’injustice. Et ils continueront à nier, à trouver ça « pas grave », « oublie ça, c’est rien du tout ! », « tu te fais des films… ». Et alors on doute encore plus, on laisse pisser, on a pas de preuve après tout ; le problème, c’est que ça reste là et que ça s’accumule.
Alors voici mon conseil : ne vous taisez pas, réagissez, répondez, même si c’est désordonné et brouillon et que vous bégayez parce que vous êtes en colère et que vous vous trouvez nul ; il faut que ça sorte sur le moment, sinon ça se transforme en violence et ça vous bouffe de l’intérieur (et vous finirez par exploser). Trop de lâcher prise, c’est mauvais pour le karma.

Anna-Livia
Merci à Oskar, ma tante (sans mauvais jeux de mots)