Lorsque la nuit tombe et qu’une pièce est éclairée, on peut en observer tous les détails à l’intérieur, à travers la fenêtre ; si vous vous y trouvez, vous êtes comme l’ours blanc ou le gorille du zoo, qui, du mauvais côté de la vitre, tâche de ne pas observer les observateurs humains qui le scrutent, de préférence avec commentaires (médiocres) à la clef. Mais il arrive parfois que l’être humain prenne la place de l’animal non-humain. Ainsi en était-il à l’époque des empires coloniaux, avec ces terribles et regrettables zoos humains qui exhibaient les membres de tribus lointaines arrachés à leurs terres. Mais ce que je voudrais évoquer ici se situe sur un registre amplement moins tragique, puisqu’on a tout le loisir d’en rire et d’avoir un observation critique des observateurs curieux.

Ce loisir d’en rire s’est présenté lors de la soirée Apéro Femmes organisée par la Commission Visibilité Lesbienne, samedi soir 12 septembre. Les ourses blanches et les gorilles, c’était nous, rassemblées pour boire un coup dans le local bigarré de Couleurs Gaies. L’opportunité s’est donc présentée de dresser un portrait de la tronche du badaud moyen passant devant un bar LGBT (enclos alors exclusivement garni de charmantes femelles).

La première fois que je suis allée dans un bar gay, c’était accompagnée d’une camarade au tout début de sa transition, à Caen il y a plusieurs années ; nous attendions devant la porte l’heure d’ouverture et deux grandes brelles sont passées en émettant des sons que je ne me permettrais pas de décrire ici et en accentuant leur roulage de mécaniques déjà bien ridicule. J’ai ouï-dire que la vitrine de La Palette avait été brisée par ce genre d’engeance. Bon, ça signifie qu’ils reconnaissent les insignes LGBT, et que le drapeau arc-en-ciel leur évoque ce qu’il est censé évoquer ; c’est déjà pas mal, de pouvoir être reconnus par n’importe quel quidam. La chose a donc été vérifiée samedi soir : les gens reconnaissent le drapeau arc-en-ciel, des plus jeunes aux plus vieux, et ça les passionne ! C’est émouvant, cette notoriété. Il y avait même des petits enfants qui avaient envie d’entrer, attirés par toutes ces couleurs alléchantes (que le régime russe qualifierait de « propagande gaie »).

Cependant, mon hypothèse selon laquelle les mecs (hétéros) seraient les plus curieux (quelle que soit la valence de cette curiosité) a été invalidée : parmi les couples hétéros qui sont passés, lorsque l’un des deux se retournait et fixait avec attention (et envie ?) l’intérieur du local, il s’agissait généralement de ces dames. Donc abandon de bonne grâce de mon hypothèse initiale. Encore un peu, et on serait sorties pour les inviter boire un vin chaud devant la cheminée.

Et il y avait les lèches-vitrines (mes préférés). Entre le bonhomme bedonnant qui venait les mains dans les poches se rincer l’œil, collé à la vitre tel un pléco commun, ce poisson nettoyeur d’aquarium, le groupe de jeunes gars interloqués qui ont répondu de bon grès à mon salut et le couple d’anciens qui ne savaient plus à quel saint se vouer et qui, eux, prirent la fuite à mon salut cordial, il y avait de quoi faire… une chronique.

Anna-Livia.