Beaucoup de choses nous arrivent des États-Unis. Des bonnes et des mauvaises. C’est le vent d’Ouest qui nous souffle tout ça, comme récemment les nuées terribles des incendies californiens qui sont venues voiler nos cieux. Mais j’ai honte d’écrire ça, on croirait reconnaître l’ergotage poutinien à propos des miasmes venus de l’Occident, en l’occurrence de l’Europe. Mais disons qu’en ce moment, et depuis un certain temps, on raconte que Trump admire Poutine et voudrait se hisser à son niveau d’omnipotence pour le moins inoxydable. Et c’est vrai qu’en certains points, ils se rejoignent. Comme par exemple concernant les minorités sexuelles, les droits des femmes et des LGBT+. Et c’est ainsi que les États-Unis, pays de toutes les libertés, laissent courir en toute liberté les thérapeutes qui pourraient vous « guérir » de votre homosexualité, ou bien guérir celle de votre enfant. Au nom de la liberté de décider de changer d’orientation sexuelle. Citons Peter Sprigg, protestant fondamentaliste du « Family research council » (itself !) de Washington :

« Il ne devrait pas y avoir de loi qui empêche les gens de lutter contre une attraction non souhaitée pour le même sexe. Les parents ont le droit de prendre des décisions médicales pour leurs enfants mineurs. […] Les parents ont le droit de mettre des limites, de poser des normes, et ils doivent encourager leurs enfants à ne pas s’engager dans cette orientation sexuelle. »

Aux USA, selon le documentaire Tu deviendras hétéro mon fils de Caroline Benarrosh diffusé sur France 5 le 8 septembre, 77 000 adolescents passent, volonté de leurs parents, par une ou plusieurs thérapies de conversion auprès de thérapeutes agréés. Ces thérapies sont basées sur un postulat datant des années 50, selon lequel l’homosexualité serait causée par un traumatisme dans l’enfance : abus sexuels de la part du père, trop grande proximité avec la mère (les mères s’avèrent souvent être des créatures au magnétisme hautement traumatique), femmes trop influentes dans la famille (décidément vraiment dangereuses ces bêtes). Les prescriptions : viagra, interdiction de parler à sa mère tout en vivant sous le même toit, relations sexuelles avec des femmes, lecture de littérature érotique mettant de préférence en scène des hommes âgés qui usent de leur influence pour violer des hommes plus jeunes (oui, il faut montrer le « vrai visage » de l’homosexualité). Ces adolescents, désireux de répondre aux attentes de leurs parents, se soumettent à ces séances, semaine après semaine, année après année.

Ainsi, il y aurait plus de 300 000 mineurs homosexuels jetés à la rue chaque années aux USA, et 32% des adolescents qui auraient dû faire face à des pressions venant de leur famille pour changer leur orientation sexuelle.

Selon la pasteure Janet Boynes, il est impossible d’être à la fois gay et chrétien. En l’écoutant et en la regardant parler dans le documentaire cité ci-dessus, je ne cessais de m’exclamer : « mais, elle aussi, elle est lesbienne ! Elle est lesbienne, c’est pas possible ! » ; et quelques minutes plus tard : confirmation, Janet Boynes est bel et bien lesbienne ; ou plus exactement, selon ses dires, « était » lesbienne. Mon « gaydar » avait (pour une fois) fonctionné. J’étais fière. Et pourtant… Elle se présente en « preuve vivante » d’une possible sortie de l’homosexualité, d’un possible passage de l’homo à l’hétérosexualité. Selon elle, les abus sexuels qu’elle a subis dans l’enfance l’avaient poussée sur la voie de l’homosexualité et de la drogue ; en effet, le « mode de vie homosexuel », c’est drogue à gogo et décadence démoniaque. Il faudrait peut-être que quelqu’un lui fasse remarquer un jour que si toutes les femmes qui ont subi des agressions sexuelles dans l’enfance ou l’adolescence devenaient lesbiennes, le pourcentage d’homosexualité féminine grimperait en flèche (et je ne serais peut-être plus célibataire). Donc Janet Boynes prêche avec ferveur et fait des émules non moins fervents. Voici un extrait de sa prose :

« Ce que veut la communauté gay, c’est endoctriner nos enfants. Leur objectif est d’amener un maximum d’enfants dans la vie homosexuelle. »

Comme je l’annonçais en introduction, on est jamais loin de la rhétorique russe amenant à interdire la « propagande gay » au nom de la protection des enfants (voir la chronique #4). Ainsi, notre Janet se retrouve à mener fièrement les troupes du mouvement des « ex-gays ».

Alors on peut vraiment changer d’orientation sexuelle (en-dehors des questions de fluidités que connaissent certains) ? J’ai horreur de ça, mais je vais me faire momentanément complotiste en posant la fameuse question : « Qu’est-ce qu’il y a derrière ? »

Question que s’est aussi posée le journaliste Wayne Besen, qui a saisi le démon par les cornes pour lui faire cracher le morceau, qui n’était pas des moindres. Ce qu’il a découvert est un paysage de désolation composé d’abstinence sexuelle, de colère étouffée, de dépression, et parfois de tentatives de suicide. Il a retrouvé les traces de plusieurs « ex-gays » qui avouent mentir de manière éhontée sur leur prétendu revirement sexuel : « résister chaque jour, c’est un enfer », disent certains. Donc pour éviter l’enfer dans l’au-delà, vivons le dès à présent, comme ça, ça sera fait. Wayne Besen a même enregistré le témoignage d’Yvette Cantoux Schneider, ancienne leader des thérapies de conversion qui a contribué a exporter le mouvement des « ex-gays » à travers les USA :

« Je n’ai jamais vu personne passer de l’homosexualité à l’hétérosexualité. Jamais. Jamais. »

Et pourtant, les thérapies de conversion ne sont pas près d’arrêter de nuire. Et même, elles ont enfanté des camps de conversion, des sortes d’internats spécialisés où sont adressés les adolescents, parfois très jeunes, lorsque les thérapies hebdomadaires ne suffisent pas. Avec ces camps, on touche bien le fond de l’enfer. Mais comme on dit : « l’enfer est pavé de bonnes intentions ». Là, on a vue sur ses pavés, et il y en a même qui les prennent dans la tronche. Ces camps de conversion, protestants évangéliques, cherchent à extraire le démon qui aurait pris possession des jeunes gays. Selon les témoignages, le programme est varié : lecture de la bible, exorcisme, violences physiques quotidiennes : être giflé, être battu, être frappé contre les murs, être violé par un pasteur pour être dégoûté des hommes, être affamé, être enfermé des mois dans une cellule d’isolement éclairée 24h/24 sans possibilité de s’allonger.

Phénomène difficile à quantifier, difficile à circonscrire ; espérons-le rare et marginal, mais il n’en est que d’autant plus difficile à cerner et à réprimer. Et mieux vaut entraver son développement avant qu’il n’ait pris trop d’ampleur, parce qu’il arrive en France.

En France, pas traces pour le moment de camps de conversion pour adolescents. Mais des thérapies, il en existe. Jean-Loup Adénor et Timothée de Rauglaudre ont infiltré deux de ces groupes qui proposent gracieusement en toute bonne foi, et selon leur vocable, une « restauration de l’identité hétérosexuelle » : Torrent de Vie, groupe protestant évangélique, et Courage, groupe catholique. Les deux enquêteurs en ont tiré un livre : Dieu est amour, où ils témoignent et analysent le fonctionnement et les rouages de ces thérapies, selon eux en plein essor dans notre pays. Pour l’instant, elles semblent s’adresser en priorité aux adultes majeurs et consentants ; les participants auraient en moyenne entre 40 et 50 ans, seraient parfois mariés et souffriraient de leur homosexualité. Le programme est cependant le même qu’aux États-Unis mais s’appuierait sur un autre discours, plus subtil, avançant à mots couverts en ne parlant pas de « maladie » ni de « guérison », mais de « restauration ». On peut visiter leurs sites internet, c’est très instructif ; on y trouve même des témoignages… Selon Torrent de Vie (voir dans Nos bases / Identité brisée, identité restaurée) :

« Nous rappelons aussi la spécificité et la beauté du genre masculin et féminin, et la nécessité d’être réconcilié avec le genre correspondant à son sexe biologique. C’est une étape importante de notre programme, beaucoup étant dans la confusion à propos de cette réalité. »

© Radio France / Julien Mougnon

Ainsi, on comprend qu’hommes et femmes sont créés hétérosexuels et leur homosexualité résulterait d’une déviance qui se serait produite à un moment donné de leur vie. Selon Jean-Loup Adénor et Timothée de Rauglaudre, qui en ont fait l’expérience en direct, l’accueil est toujours bienveillant, et les discours relèvent d’un savant mélange de pseudo-psychologie et de religieux, avec recherche dans le passé d’une cause et de blessures dans la relation aux parents. Mais le fond du discours apparaît rapidement : l’homosexualité est causée par l’influence démoniaque. Donc prières, retraites en communauté de pénitents gays, lectures biblique, « camps d’été » durant lesquels peut être pratiqué l’exorcisme, séances de glossolalie pour laisser parler le Saint Esprit à travers soi… Ces groupes non financés sont convaincus de faire le bien, leur intention première et sincère est d’aider les homosexuels à retrouver la bonne voie… par l’abstinence et la renonciation à toute forme de sexualité.

Sous-texte résolument homophobe. On devrait peut-être leur rappeler à quel point l’enfer est pavé de bonnes intentions. Surtout puisqu’on sait maintenant, grâce au travail d’infiltration des deux journalistes, que les jeunes, les adolescents en plein questionnement, sont des cibles de plus en plus alléchantes. C’est Laurence Vanceunebrock Mialon, députée LREM de l’Allier, qui s’en charge. Elle a proposé une loi pour interdire les thérapies de conversion, qui sera normalement examinée en janvier 2021. En attendant, lorsqu’on visite le site de Torrent de Vie, on se rend compte que la France est truffée de groupes de conversion ; ainsi, dans le Grand Est, on peut sonner à la porte de deux de ses « groupes opérationnels » (sic) et demander à être « aidé dans notre processus de restauration », en toute bonne foi.

Anna-Livia