Je me suis éprise, je me suis méprise, je me suis reprise. La citation de Cécile Sorel pourrait être la baseline du dernier roman de Lola Lafon, Chavirer. Avec en guise d’un amour physique, celui de la danse, du modern jazz. Une activité dans laquelle Cléo 13 ans, est plutôt douée. La collégienne est vite repérée dans sa MJC de quartier par Cathy, une parisienne lui promettant un avenir glamour et pailleté, et beaucoup d’argent à la clé, ce qui n’est pas pour déplaire aux parents. Un avenir tracé par les éminences d’une fondation qui évalue les jeunes filles en fleur dans de beaux appartements, autour de belles tables. Mais les hommes de la fondation ne se montrent pas bienveillants du tout. Et Cléo subit un viol. Qu’elle tait. Parce que ce n’est peut-être pas vraiment ça. Parce que la réussite est peut-être au bout. Parce que, pourquoi elle et pas les autres filles. Que diraient-elles si elles savaient ? Et au collège ? Comment vont réagir les adolescents qui ont suivi chaque entrevue avec Cathy, envié chaque cadeau précieux, faisant sortir la plupart, un instant, d’une vie de classe moyenne ? Cléo chavire lorsqu’elle prend conscience de sa complicité, puisque la fondation l’a transformée en rabatteuse auprès de jeunes filles éprises de succès. Cette complicité, c’est la carte de sortie de la fondation. Un coup de génie pour faire passer les victimes pour des bourreaux. Jusqu’à ce qu’elles décident, pour certaines, de parler après la diffusion d’un appel à témoins, trente ans après.

À l’heure de #metoo, de la question du consentement, de l’emprise, ce livre déchire un chapitre peu glorieux de scènes pourtant fréquentes dans les années 80-90. Lola Lafon signe un roman social, un roman actuel, un roman en forme d’uppercut. Certains diront sans doute « encore un livre sur le sujet », « on a fait le tour ». Mais non. Le tour n’est pas fait. Pas tant que ces lignes feront encore sortir de leur torpeur des adolescentes devenues femmes. Pas tant que ces lignes ne feront pas réagir des hommes et des femmes capables de briser les rêves de jeunes adolescents, de briser leurs vies pendant longtemps.

En passant, si vous souhaitez lire et acheter ce livre, faites-le en passant par votre libraire indépendant, et non les ogres, hein !?

Delphine