Tout un chacun peut ressentir au cours de sa vie la nécessité d’aller voir un psy ; pas besoin d’être officiellement déclaré fou pour ça. Je dirais même que se confier, parler de ce qui ne va pas, est un besoin primaire partagé par tout être vivant doté d’un encéphale un tant soit peu élaboré (ie. QI = ou > à 42,5 au test de la WAIS-IV, donc même les orangs-outans, dont on sait qu’ils peuvent souffrir d’un stress post-traumatique après une situation de braconnage). Il existe des psys pour ceux qui ne savent pas parler, ou ne veulent pas parler. Il est possible de louer un psy pour son animal de compagnie atteint d’alopécie en plaques. Il y a des psys spécialisés en chirurgie bariatrique pour vous coacher avant-pendant-après votre opération. Il y a même des psys pour ceux qui n’en ont pas besoin, spécialisés dans les thérapies TLD (Très Longue Durée) voire AV (A Vie). Et, fort heureusement, il y a les psys que l’on recherche, nous autres atteints de LGBT+isme, et qui existent bel et bien, j’en ai rencontrés. Et, à côté de ça, il y a ceux chez qui l’on échoue, et dont on découvre après quelques mois les positions réactionnaires vis-à-vis des sexualités non-hétéros et des genres non-conformistes. Ayant pratiqué le psy à quelques reprises et ayant en poche un diplôme de psy (bien que belge et n’ayant jamais servi), je parle d’expérience…

… et tellement que je ne sais par où commencer. Je vous avais déjà fait part de quelques unes de ces réjouissances dans une précédente chronique (#3) : comme ce psy que j’allais voir depuis quelques semaines et qui me parle d’une de ses patientes, lesbienne, qui lui confie avoir des fantasmes révélant des désirs de pénétration pendant l’acte sexuel, ceci traduisant selon lui un désir d’avoir une sexualité hétérosexuelle ; les lesbiennes auraient d’ailleurs « quelque chose à réparer avec leur mère » ! Parce qu’on nous ressort régulièrement l’histoire de la mère trop présente, trop forte (on aime pas ça, les femmes fortes) et « castratrice » et du père en retrait qui n’aurait pas su imposer sa poigne selon la plus pure tradition patriarcale, avec pour conséquence un embrouillement dans la triangulation œdipienne ; et forcément, en matière de psychisme humain, quand on cherche, on trouve, on interprète, on élabore dans le sens de nos théories ; la psychologie n’est pas une science dure. J’en entends même encore avancer que l’homosexualité serait une perversion, voire signalerait une structure potentiellement psychotique…

Caricatural ? Mais parfois, trop souvent, vrai.

On ne peut pas les en accuser, les pauvres, quand on sait par quoi ils passent au cours de leurs études, comme je suis moi-même passée. Je me souviens d’un prof qui a beaucoup publié et qui nous parlait « des risques d’homosexualité » encourus par une fille vivant seule avec sa mère (tout comme on pouvait lire dans son livre des phrases comme : « générer un risque d’orientation homosexuelle », avec plusieurs pages de recommandations pour éviter cette erreur d’aiguillage), et ma voisine de bancs d’amphithéâtre (qui deviendra psy) de secouer la tête avec désapprobation en approuvant le grand savant qui s’agitait devant nous. Et que lisait-on dans les livres qu’on nous recommandait de lire pour les examens ? Dans un chapitre sur l’homosexualité féminine, des sous-titres comme « l’homosexualité agie » ou « le pénis salvateur », où l’on peut trouver des phrases comme « le tiers s’impose » (ie. « le pénis du père »), où l’on nous rappelle que la féminité ne peut s’épanouir que « dans la rencontre avec l’homme »…

Les psys, ces grands redresseurs de trajectoires !

On pourrait me rétorquer : « oui, mais un bon psy, peu importe son avis, celui-ci ne rejaillit pas au moment de la thérapie » ; je pense au contraire que c’est beaucoup plus insidieux qu’on ne le pense, et que parfois un lien fort entre le thérapeute et son patient fait qu’il peut être difficile pour ce dernier de garder un recul critique face à la parole (prononcée ou non) de son psy et de se défaire de son influence. J’imagine que les choses ont beaucoup évolué ces dernières années, et que les étudiants n’accepteraient plus ce type de messages. Et qu’on ne vienne pas me dire que c’est la faute à Freud ; Freud, étant donné la culture de son époque, était au contraire franchement plus en avance sur ces questions que beaucoup de nos contemporains ; je le cite en 1920 (« Psychogénèse d’un cas d’homosexualité féminine ») : « La psychanalyse a pu établir que tous les individus quels qu’ils soient sont capables de choisir un objet [objet d’amour = partenaire] du même sexe […]. On peut même affirmer que les sentiments érotiques qui s’attachent à des personnes du même sexe jouent dans la vie psychique normale un rôle aussi important que les sentiments qui s’attachent à l’autre sexe. ». Au moins, lui, il continuait de poser des questions, il ne considérait pas avoir raison. Non, ce n’est pas Freud, c’est la culture dans laquelle nous commençons à peine à cesser de mariner.

Les bons psys, ça existe, j’en ai rencontrés… mais il faut savoir qu’il y en a aussi de mauvais, et qu’il faut en rencontrer plusieurs avant de tomber sur le bon. Ne désespérez pas, le besoin d’aller voir un psy, ça se respecte, ça s’écoute (et ça peut être votre bonne résolution 2021 !). Mais en tant qu’appartenant à une minorité, il faut avoir en tête que, comme partout, nous pouvons avec les psys nous heurter aux préjugés et à l’ignorance.

Anna-Livia.