« Je suis arrivé à Metz en 1962. J’avais 25 ans, j’étais célibataire, je vivais seul« 

J’avais connu un camarade de classe entre 15 et 18 ans avec lequel j’avais vécu une relation très douce et je sortais d’une période d’abstinence totale de 5 ans que m’avaient imposé le service militaire pendant la guerre d’Algérie et le traitement d’une tuberculose pulmonaire.

Pour la première fois de ma vie, en dehors des contraintes professionnelles, j’étais libre, loin de ma famille, hors du cadre scolaire, dégagé des obligations militaires, en bonne santé et je gagnais correctement ma vie.

En 1962, la crise du logement était encore très sensible. Un célibataire trouvait plus facilement une chambre meublée chez une dame veuve, qu’un studio correct pour s’installer seul. Je disposais d’un logement « sous contrôle ». Ceci ne me permettait pas de recevoir un ami, surtout si cet ami n’était pas « de bonnes mœurs ». Les bonnes mœurs voulaient qu’un garçon de 25 ans se choisisse une jeune fille pour se fiancer puis se marier. Etant homosexuel je ne pouvais pas, honnêtement, envisager cet avenir, mais j’espérais vivre correctement mon homosexualité. C’était une illusion !

Marché couvert de Metz, années 1960

En 1962 Metz était une ville bourgeoise, active. On y voyait des commerces de petites tailles. On allait chez untel pour la boucherie, chez tel autre pour les légumes frais, etc. On y travaillait dans des bureaux en col et cravate. La religion était omniprésente. Les casernes y livraient des groupes de militaires qui se promenaient les bras ballants devant les monuments. À 18h30 l’animation cessait. Les commerçants tiraient leurs rideaux, les employés rentraient chez eux. Au-delà de 20h, les rues se vidaient, seules quelques brasseries allumaient leurs lampes.

Puis la nuit tombait. Une nouvelle vie sortait d’on ne sait où, furtive, composée d’hommes seuls qui ne parlaient pas, échangeaient un regard, se suivaient.

Jamais je n’aurais pensé que Metz pouvait accueillir, la nuit venue, autant d’homosexuels. Les lieux de rencontre s’avéraient être nombreux.

Les pissotières

J’en ai connu 7. J’arrivais à Metz par le Pont de Fer et à l’entrée du Pont des Morts, sur la droite au- dessus de la rive de la Moselle, il y en avait une, modeste, en béton préfabriqué.

La suivante était place de la Comédie, à côté du Temple Neuf, belle construction en pierre, équipée de 6 petites loges carrelées avec une recherche esthétique, un bel édicule.

Puis en montant vers la cathédrale on en trouvait une sous le large escalier d’entrée au marché couvert, un long boyau un peu sombre.

En traversant la ville on arrivait près de la Porte Serpenoise à une petite construction cubique ; il fallait entrer par une chicane qui cachait l’intérieur aux regards venant de la rue et on trouvait là 3 murs plats carrelés de blanc.

Plus loin, la rue de Verdun est un boulevard très large avec deux voies de circulation et un terre- plein central. Sur ce terre-plein existait une petite construction cubique originale ; l’entrée, au milieu d’une façade donnait sur un mur qui obligeait à se faufiler soit à droite, soit à gauche ; à l’intérieur entre la droite et la gauche il y avait une cloison qui ne montait pas jusqu’au plafond et sur laquelle étaient accrochés les goguenots ; un homme de bonne taille occupé à satisfaire ses besoins, pouvait, par-dessus la cloison, voir ce qui se passait dans le goguenot de l’autre côté.

Plus loin, à l’entrée du Pont du Sablon, dans le talus se cachait une pissotière et puis en passant devant la gare, on en trouvait une identique à l’entrée du pont de la place Mazelle.

On entrait dans une pissotière. Il y avait déjà des hommes alignés. On choisissait une place libre. Aussitôt quelqu’un venait se placer à côté. Le regard se posait sur le sexe, puis la main et éventuellement la bouche. Quelques fois l’échange allait jusqu’à la sodomie, mais rarement.


Parcours des vespasiennes dans les années 50, 60, 70 dans le centre de Metz :
Dans les années 60, l’Ile du Saulcy n’est pas encore devenue le centre de la drague homo. La porte Serpenoise ne sera plus visitée à partir des années 70 et Bon-Secours (sur le terreplein central de la rue de Verdun) va devenir le point le plus chaud de la ville. Les travestis et prostitués vont aussi se localiser sur la rue de Verdun, en marge de la prostitution « classique » des filles rue Pasteur et rue Lafayette. Ce n’est que dans les années 80 que les tasses vont disparaître peu à peu et que la drague homo va se déplacer au Saulcy, sur les berges de la Moselle et de la Seille. Les prostitués travestis émigreront alors du coté de l’avenue Jean XXIII.

Les lieux de rencontre

J’en ai connu deux. L’île du Saulcy était d’accès très libre. On pouvait garer sa voiture partout et puis descendre sur un sentier piéton qui fait le tour de l’île au bord de l’eau dans un espace un peu sauvage garni de bosquets.

De l’autre côté de Metz, depuis la porte des Allemands on peut joindre deux sentiers qui longent la Seille de part et d’autre. Ces deux sentiers se rejoignent sur un petit pont piéton près de la rencontre de la Seille avec la Moselle. L’endroit était très sauvage.

Sur ces lieux, les hommes marchaient lentement, se croisaient, échangeaient un regard, s’arrêtaient, un passait derrière un bosquet, l’autre le suivait. Là tout était possible. Parfois un troisième homme, un quatrième, …, venaient s’adjoindre.

Dès la jouissance satisfaite les hommes se séparaient et partaient à grands pas chacun de leur côté. Parfois un seul partait. Souvent aucun mot n’avait été échangé.

On entrait dans une pissotière. Il y avait déjà des hommes alignés. On choisissait une place libre. Aussitôt quelqu’un venait se placer à côté. Le regard se posait sur le sexe, puis la main et éventuellement la bouche. Quelques fois l’échange allait jusqu’à la sodomie, mais rarement.


L’île de Saulcy en 2021, ancien lieu de drague très prisé des
hommes homosexuels dans les années 80.

Le parking de la piscine square du Luxembourg

On s’y garait librement.

Parfois l’homme quittait sa voiture et allait à la rencontre d’autres hommes sous les arches du Pont des Morts ; l’endroit était très discret et tout y était permis. Parfois l’homme attendait dans sa voiture qu’une autre voiture vienne se placer à côté ou qu’un piéton s’arrête tout près. On se retrouvait à deux dans une voiture, on pouvait se parler, se toucher, se donner du plaisir. Quelques fois une voiture emmenait le couple ou deux voitures partaient en se suivant. Dans tous ces lieux, il n’existait aucun moyen d’assurer la salubrité.

Conclusion

Peut-être existait-il d’autres lieux que je n’ai pas connus, mais le tableau est suffisamment sombre comme cela. Un hétérosexuel non averti qui, par hasard, aurait mis un pied dans un de ces lieux se serait sauvé en jurant que l’homosexualité était un vice honteux. Un homosexuel qui s’y arrêtait poussé par une pulsion sexuelle, une fois l’acte accompli, se sauvait en jurant que l’homosexualité était un vice honteux.

Souvent, seul dans ma chambre en soirée, je suis allé à Metz, contre mon gré, en me disant que je ne m’arrêterais pas. Et puis au pont du Saulcy la voiture entrait sur l’île, mais je ne m’y arrêterais pas.

Et puis je voyais un garçon, je le regardais, je le suivais, mais je ne m’arrêterais pas. Et puis le garçon disparaissait dans les bosquets, il fallait que j’aille voir, mais juste voir. Il attendait, j’entrais dans son jeu. Alors quand je revenais à ma voiture en courant, j’étais souillé, honteux, déprimé.

En 1962 et longtemps après, toute la société rejetait l’homosexualité, les lois la condamnait, la minorité homosexuelle se cachait. Il aura fallu des décennies pour qu’on commence à reconnaître que l’homosexualité n’est pas un choix mais une condition dont un homme ne peut pas sortir.

Aujourd’hui, toutes les pissotières de Metz ont disparu.

Je n’ai jamais entendu parler dans les années 1960 de l’homosexualité entre femmes, j’ai longtemps cru que seuls les hommes pouvaient en être affectés.

François