La vie gay à Metz des années 70 à 80 :

À cette époque j’étais un jeune adolescent. En 1968, je n’avais que 12 ans, donc trop jeune pour comprendre vraiment le mouvement de mai 1968 qui prônait la libération sexuelle. Comme pour tous les jeunes de cette époque, l’avenir était déjà dessiné par les parents. 1. Tu vas exercer un métier. 2. Lorsque tu gagneras ta vie, tu pourras te marier. 3. Ensuite tu seras papa.

Ce schéma semblait contesté par les militants de mai 68. Mais la pression sociale, le formatage des esprits avaient encore de beaux jours devant eux.

Afin de ne pas me marginaliser ou de me ridiculiser par rapport à mes copains de classe, j’avais commencé par suivre un « parcours préparatoire » qui consistait à avoir « une petite amie », à lui offrir le cinéma et à flirter, voire même à aller un peu plus loin.

Mais ce rôle imposé par la pression de l’entourage, ne me goûtait guère. Je me disais que l’appétit viendrait probablement en mangeant… mais non. La sexualité ne m’intéressait pas. Oui, je sentais bien une attirance amoureuse pour certains de mes copains, mais je n’imaginais pas encore pouvoir coucher avec un garçon. A cette époque, on ne parlait pas du tout d’homosexualité. S’il pouvait exister des livres sur le sujet, on ne les trouvait nulle part, ni à la bibliothèque, ni dans les librairies. Evidemment mes parents ne parlaient jamais de ce sujet. Sauf une fois devant la télé où passait Charles Trénet, j’entendis mon père dire à un oncle : « je ne comprends pas qu’on laisse encore ce pédé chanter à la télé. On devrait tous les envoyer dans des camps. » Assurément, je ne pouvais pas devenir homosexuel.

Le passage du Sablon :

A l’âge de 15 ans, nous habitions avec mes parents dans un petit village à 15 km de Metz. De temps en temps, lorsque j’avais eu de bonnes notes, j’avais le droit de sortir le soir pour aller au cinéma. Et pour cela j’étais hébergé chez ma grand-mère qui habitait au Sablon. Evidemment, interdiction de rentrer après minuit. Un soir, rentrant du cinéma, en passant sous le passage du Sablon pour rejoindre la rue Kellermann, une « 4L » blanche me barra le passage, quatre hommes en sortirent, me jetèrent à terre et me firent les poches. Je crus d’abord à des voleurs qui voulaient me dépouiller de mon portefeuille. Pas du tout. C’était la BSVP (Brigade de Surveillance de la Voie Publique), une sorte de police municipale en civil censée protéger les citoyens. Ils notèrent mon identité et me demandèrent ce que je faisais là, à 10 heures du soir. Mais apparemment mes explications ne les intéressaient guère. Ils me traitèrent de « petite fiotte » et me dirent que s’ils me revoyaient encore une seule fois au passage du Sablon, mes parents auraient beaucoup d’ennuis. J’étais terrifié.

J’ai évidemment raconté la scène à ma grand- mère puis à mes parents qui ne comprirent pas du tout ce qui s’était passé. Mais pendant des mois, je n’ai plus du tout osé rentrer du cinéma par le passage du Sablon et je faisais un long détour par le passage de l’Amphithéâtre pour ne pas me retrouver dans une telle situation. Ce n’est que des années plus tard que j’ai compris les raisons de cette interpellation brutale. A l’entrée du passage du Sablon se trouvait une vespasienne fréquentée par les homosexuels pour des rencontres furtives. Ce lieu était surveillé par la police et aussi par cette « BSVP ». Les homosexuels qui s’y faisaient attraper étaient menacés, arrêtés et fichés. À 15 ans, je n’avais jamais mis les pieds dans une pissotière et j’étais très loin de penser que tout un monde underground pouvait les fréquenter. Et c’était, à l’époque, pratiquement les seuls lieux de rencontre des homosexuels qui voulaient avoir une sexualité.

La majorité à 18 ans :

Nous sommes en 1974, j’ai 18 ans. A cette époque la majorité civile est encore à 21 ans. Pour les relations hétérosexuelles, les rapports avec des personnes de moins de 15 ans sont interdits, mais autorisés au-delà. Pour les relations homosexuelles, la majorité civile est aussi la majorité sexuelle.

Ce qui signifie qu’il est interdit d’avoir une relation avec une personne du même sexe avant l’âge de 21 ans. A 18 ans j’ai déjà expérimenté l’hétérosexualité mais sans grand intérêt. Je sortais avec les copains dans une petite boite tout ce qu’il y a de plus « hétéro », rue des Huiliers, « La Licorne ». J’ai eu deux ou trois relations sexuelles avec des filles de mon âge, mais… bof. En revanche, je suis secrètement amoureux d’un copain de classe mais encore loin de franchir le pas.
Puis, quelques mois après mon anniversaire, le nouveau Président de la République, Valéry Giscard d’Estaing, baisse la majorité civile de 21 ans à 18 ans. Je suis donc majeur par anticipation. Et comme on ne pouvait pas imaginer une majorité civile à 18 ans et une majorité sexuelle à 21 ans pour les citoyens homos, de manière mécanique, la majorité sexuelle passe à 18 ans pour les homos. Mais elle est toujours à 15 ans pour les hétéros.

Le Cléris :

Nous sommes en 1976. J’ai 20 ans et je viens d’avoir ma première relation sexuelle avec mon copain de classe après quelques années d’hésitations mais surtout de désir enfoui. Visiblement, il est plus émancipé que moi et connaît déjà le milieu homosexuel messin. Un soir il me propose que nous allions ensemble dans le bar homo de Metz qui s’appelle « Le Cléris ».

Je n’avais jamais entendu parler de ce bar et ignorais qu’il pouvait y avoir des bars réservés aux homosexuels, surtout à Metz. Le Cléris se trouve pourtant en plein centre-ville, rue des Clercs. Je suis passé devant des centaines de fois sans me douter qu’il pouvait y avoir là un bar. En effet, il n’y a aucune vitrine, aucune enseigne et juste une lourde porte en bois avec une petite lucarne. En plus il n’ouvre que la nuit. Avec mon copain nous sonnons. La lucarne s’entrouvre et un œil inquisiteur nous dévisage. Comme mon copain est reconnu, la porte s’ouvre. J’entre pour la première fois de ma vie dans un bar homo.

Il y a, à gauche, un long comptoir derrière lequel se trouve la patronne, une femme d’un certain âge qui nous salue gentiment. A droite, des petites alcôves où des hommes de tous âges consomment des cocktails. Au fond, la salle est plus large et elle est bondée.

L’endroit ne fait pas discothèque mais la musique est assez présente. La première chose qui me trouble c’est que le fils de la patronne, qui est le barman de l’établissement, nous fait la bise. A cette époque les garçons ne se faisaient pas la bise, du moins pas en Lorraine. Je trouve ce comportement presque incongru, pas vraiment choquant mais plutôt amusant. Aujourd’hui, évidemment, tout le monde se fait la bise, homo ou hétéro. L’ambiance est plutôt « bon enfant » et la première chose qui me surprend c’est le mélange de clientèles.

J’étais habitué à fréquenter des jeunes de mon âge quand j’allais danser à « la Licorne » ou au « Tiffany », boire un verre à « La Belle Epoque » du centre Saint Jacques, à « La Cigale » près de Bon- Secours ou à « l’Ecurie » sur la place Saint Thiébault. Ces endroits fréquentés par la jeunesse messine n’étaient pas spécialement fermés ni ouverts aux homos mais il fallait rester discret et ne jamais laisser entrevoir le moindre signe de son orientation. Mais là, au Cléris, je m’aperçois qu’il y a des jeunes de mon âge, tous gay, mais aussi des messieurs qui ont visiblement la quarantaine et d’autres encore bien plus âgés.

Et tout ce monde se parle, rigole et s’amuse. Mais il n’y a pas une seule femme dans l’établissement à part la patronne que tout le monde appelle « Mona ».

A peine arrivés, on nous fait la conversation. On est invité à prendre un verre à une table. C’est la première fois de ma vie que je vois des garçons qui se font des petits bisous et se tiennent la main en public. Certains ont l’apparence de « monsieur tout le monde » mais d’autres sont visiblement très efféminés et n’utilisent que le féminin pour parler d’eux ou de leurs copains. Personnellement, je n’étais pas efféminé, et pas très habitué à côtoyer des garçons qui adoptaient les codes de l’autre sexe. Mais tout cela se faisait dans une telle bonne humeur et au milieu des fous rires que j’ai vite apprécié cette ambiance qui me donnait l’impression d’être sur une autre planète. Une planète où on pouvait parler librement, où on n’avait pas besoin de se méfier du voisin, où on pouvait regarder son copain dans les yeux sans risquer pour sa vie. Les garçons venaient au Cléris pas seulement pour y faire des rencontres, mais surtout pour se « lâcher » un peu et être eux-mêmes. Car dans la vie de tous les jours, en famille, en classe, au travail, il fallait toujours être vigilant pour ne rien laisser entrevoir de son orientation sexuelle… sinon c’était la marginalisation immédiate et un non- retour à une vie normale.

Des copains se sont fait virer de chez eux à 15 ans parce que leurs parents avaient découvert leur homosexualité. Et à cette époque, ce n’était pas une situation choquante pour l’opinion publique. Et il n’y avait évidemment aucune structure pour accueillir ces mineurs à la rue sans argent et sans bagages, à part peut-être quelques institutions religieuses pour les remettre sur le droit chemin… et quelques prêtres protecteurs qui pouvaient « consoler » ces pauvres garçons en détresse. Certains étaient aussi condamnés à la prostitution pour survivre. Ils fréquentaient les pissotières de Metz, en particulier celle de Bon Secours, avenue de Verdun, qui était probablement la seule fréquentée par les jeunes garçons prostitués, parmi la dizaine de pissotières de la ville qui ponctuaient un parcours de drague homo.

Le Bizarroïde :

Dans les années qui suivirent d’autres établissements firent leur apparition à Metz. Celui qui deviendra mon QG s’appelait « Le Bizarroïde ». C’était une petite discothèque
située au bas de la rue des Murs. Là aussi il n’y avait aucune enseigne, une porte en bois et une sonnette pour entrer. Mais à la différence du Cléris, on y dansait et il y avait quelques filles. En raison de la musique forte, la clientèle y était plus jeune et moins mélangée qu’au Cléris. Un DJ, appelé Pascal, y passait des imports disco venues des USA via Paris ou Sarrebruck et c’était la fête tous les week-ends. Mais contrairement au Cléris, il n’y avait pas de spectacle de travestis. L’endroit n’était pas clandestin mais il n’apparaissait nulle part dans l’annuaire ou dans la liste des discothèques messines délivrée par l’Office de Tourisme. Il ne faisait aucune pub, ne distribuait aucun flyer. La seule publicité que le Bizarroïde s’est offerte, c’était une pleine page dans le guide gay international « Spartacus ». Ce guide annuel recensait tous les établissements gays d’Europe et il était vendu dans les sex-shops du monde entier. Lorsque le maire de Metz découvrit que sa ville y figurait avec cette pub pour le Bizarroïde, cela a été le début des ennuis pour cette boite. En pleine soirée, la police y intervenait régulièrement. Elle faisait éteindre la musique et allumer les lumières. Pendant une bonne heure,
il était interdit de sortir de l’établissement et les papiers de chaque client étaient contrôlés minutieusement et répertoriés. Ils étaient surtout à la recherche de mineurs de moins de 18 ans pour avoir un prétexte pour faire fermer la boîte. Entre les regards moqueurs et les réflexions homophobes, l’intimidation était aussi un des objectifs de la police. Même dans un des uniques lieux tolérants de la ville, la société nous rappelait que nous n’étions que tolérés et que nous n’étions que des présumés délinquants en sursis.

Je garde de ces années 70 un merveilleux souvenir. Certes, la société était homophobe dans son ensemble et les institutions, (état, police, justice, église, médecine, presse…) étaient tout aussi homophobes. Mais le fait d’arriver à déjouer tous les pièges tendus, pour me remettre dans le droit chemin, me donnait l’impression de combattre chaque jour pour ma liberté. Ma liberté de penser, ma liberté de faire de ma vie

ce que j’en avais décidé. Mais la grande majorité des homosexuels de cette époque ont vécu leur orientation sexuelle avec plus de douleur, surtout dans les villes de province où la pression de la famille ou de la religion était encore plus forte qu’à Paris. Beaucoup se sont mariés et ont fondé une famille avec des enfants, rejetant ou refoulant leur homosexualité comme si c’était une maladie. La plupart d’entre eux n’ont jamais fréquenté les bars homo de l’époque, de peur de franchir un pas irréversible et de reconnaître qu’ils étaient homosexuels.

Ces hommes, mais aussi ces femmes, ont eu une sexualité imposée, sans plaisir et souvent limitée à la procréation. Et pour ceux qui ne pouvaient pas se satisfaire d’une abstinence, il ne restait que des lieux détournés de leur fonction première, comme les pissotières, les parcs ou certains cinémas où on projetait des films pornos hétéro. En y faisant des rencontres furtives et sans lendemain, ils pouvaient ainsi libérer une libido emprisonnée… mais au prix d’un
sentiment de grande culpabilité et de remords de n’avoir pas pu contrôler leur nature. Ceci dit, certains ont réussi aussi à mener cette double vie sans trop de dégâts et j’en ai même connu qui appréciaient cette double vie. Lors de mes rencontres dans le milieu homo, j’ai appris aussi la tolérance et l’acceptation d’autres modes de vie que le mien, sans jugement. Chacun s’arrangeait au mieux pour s’adapter à la société de l’époque. Personnellement, j’ai profité de cette vie en milieu hostile (car je ne passais pas 100 % de ma vie dans les bars gay) pour être plus fort. « Ce qui ne tue pas rend plus fort » disait Nietzsche. Plus fort moralement, plus fort socialement, plus fort professionnellement… et ces petits îlots que constituaient les bars gay m’ont beaucoup aidé à traverser cette période en rechargeant mes batteries.

Arcadie à Montigny (1977) :

Dans les années 70, le paysage associatif homosexuel français est dominé par une seule structure nationale qui s’appelle « Arcadie ». Basée initialement à Paris, Arcadie, grâce à son journal envoyé sur abonnement, a réuni des lecteurs dans les principales villes de province.

Et ces lecteurs y ont créé des représentations locales d’Arcadie. La première réunion constitutive d’Arcadie Metz a lieu le 20 octobre 1974. Elle va rassembler, autour de son fondateur parisien André Baudry, une centaine d’homosexuels, essentiellement masculins et venant de toute la région. Arcadie Metz va organiser des réunions et des sorties dans toute la région. Un bulletin de liaison « Arcadie- Lorraine » regroupant les structures de Metz et de Nancy va être diffusé. Arcadie Metz va même mener des actions locales : lettre à l’Evêque de Metz, intervention auprès de la Direction de la Bibliothèque de Metz qui ne possédait aucun ouvrage sur le sujet de l’homosexualité. Arcadie va lui offrir 5 livres sur le sujet et lui adresser le bulletin national. L’attitude des responsables de la bibliothèque sera d’ailleurs plutôt bienveillante.

Les 23 et 24 mai 1977, a lieu à Metz un événement national touchant la communauté homo. La seule association homosexuelle française, Arcadie, tient son congrès national à la salle Europa (Montigny-lès-Metz). Thème de ce congrès : « Homophilie et Bonheur ». Elle est animée et dirigée par son président André Baudry. Ce colloque connaîtra un incident, car l’entrée en a été refusée à une autre figure du militantisme homosexuel de cette époque, le Pasteur Doucé, prêtre ouvertement homosexuel et dont les idées étaient jugées quelque peu révolutionnaires pour l’association Arcadie, soucieuse de respectabilité. Ce congrès est aussi l’occasion de présenter une enquête effectuée auprès de provinciaux et publiée dans une brochure signée Jérôme Bernay : « Grand’ peur et misère des homophiles français. »

Dépénalisation de l’homosexualité (1981) :

En 1981, la Présidence de Giscard touche à sa fin et le candidat Mitterrand a inscrit dans sa campagne la « dépénalisation de l’homosexualité ». En effet, certains textes votés sous le régime de Vichy n’avaient non seulement jamais été abrogés, comme l’avaient pu être les lois antisémites, mais ils avaient même été aggravés à l’Assemblée Nationale par l’initiative d’un député de Metz en 1960, un dénommé Paul Mirguet.

Ce monsieur avait réussi à faire classer l’homosexualité comme « fléau national ». Son amendement doublait la peine minimum pour outrage public à la pudeur quand il s’agissait de rapports homosexuels.

L’homosexualité au-dessus de 18 ans n’était pas interdite, mais elle était considérée comme une circonstance aggravante dans de nombreuses situations conflictuelles. Dans les actes courants de tous les jours, les homosexuels étaient discriminés : ils ne pouvaient pas avoir accès à certains emplois de fonctionnaires, les couples de garçons ou de filles pouvaient difficilement louer un appartement dont le bail précisait qu’il devait être géré « en bon père de famille », il était difficile de prendre une chambre d’hôtel pour deux garçons, etc… Quant au mariage homosexuel, même les auteurs de science-fiction n’y auraient jamais pensé.

Bref, le 4 août 1982, sous la Présidence de François Mitterrand, c’est la suppression de l’alinéa 2 de l’article 331 du Code Pénal qui condamne « quiconque aura commis un acte impudique ou contre nature avec un individu mineur du même sexe ». Ainsi l’âge de la majorité sexuelle est désormais le même pour les homos comme pour les hétéros, c’est-à-dire 15 ans. Dans la foulée, le ministre de l’Intérieur, Gaston Defferre, fait supprimer les fichiers listant les homosexuels. D’autres mesures discriminatoires disparaissent aussi. Par exemple les journaux gays « non pornographiques » ne sont plus interdits de vente en kiosque.

Mais il faudra encore de nombreuses années pour que ces mesures fassent évoluer les mentalités et la perception de l’homosexualité par l’opinion publique. Et même plusieurs décennies pour que le combat des associations LGBT dénonce les poches de discriminations des homosexuel-le-s qui restaient encore enfuies dans tous les textes législatifs ou règlementaires.

Cette évolution du début des années 80 va avoir de nombreuses conséquences dans la vie de tous les jours des homosexuels. Dans les grandes villes comme Paris, les bars homosexuels ouvrent désormais ouvertement sur la rue y compris dans la journée. C’est la naissance du quartier du Marais, avec des petits bars gays où les prix des consommations sont les mêmes que partout ailleurs mais aussi l’apparition de restaurants et en particulier de coffee-shops gay à mi-chemin entre le salon de thé et le

restaurant à base de produits naturels et bio dans lequel on peut prendre un cocktail de fruits ou un café avec une pâtisserie maison tout en lisant la presse gay.

Et désormais, la clientèle homo et hétéro peut s’y mélanger en toute harmonie. Le mot d’ordre est la tolérance quels que soit l’orientation sexuelle, l’origine ethnique, la classe sociale ou l’âge. Un nouvel art de vivre gay commence à s’imposer. Il sera précurseur et se diluera lentement dans la société.

A Metz aussi, cette évolution va se faire sentir à travers les nouveaux établissements qui vont ouvrir dans la décennie 80. La boîte « Le Bizzaroîde » va fermer ses portes, comme l’avait fait quelques années plus tôt « Le Cléris ». Une partie de l’équipe du Bizarroïde va ouvrir à Moulins-Lès-Metz, la discothèque « Le Privé ». Dans un premier temps, « Le Privé » possèdera une arrière salle à l’entrée réservée uniquement aux garçons, appelée « Les Centurions ».

Mais la tendance était maintenant à une plus grande mixité. Aussi la disparition des Centurions va permettre au Privé de s’agrandir un peu. Si la direction et le personnel du Privé sont tous gay, la clientèle va être très mélangée, à l’image des nouveaux lieux parisiens. Les filles, y compris les lesbiennes, vont y être plus nombreuses. Les garçons, homos ou hétéros, ne seront pas filtrés en fonction de leur orientation sexuelle mais en fonction de leur ouverture d’esprit et de leur acceptation de la différence, de leur respect des filles et de toutes les orientations sexuelles. Et contrairement aux autres boîtes de Metz, les signes d’affections entre personnes du même sexe ne seront pas interdits et chacun pourra s’y sentir à l’aise. Ce qui paraît presque une évidence aujourd’hui était loin de l’être à l’époque.

Sans avoir, comme à Paris, un quartier gay, Metz va connaître d’autres établissements. Certains vont encore maintenir la tradition des lieux clos et discrets comme « Le Colony » dans le quartier Outre-Seille. Ce petit bar nocturne a encore un accès avec lucarne et ne mélange pas les clientèles. Il est 100 % masculin et 100 % gay. En effet, beaucoup d’homosexuels ne se sentaient pas encore prêts à fréquenter des lieux ouverts avec une clientèle mélangée. Ils tenaient à leur discrétion et préféraient rester entre eux, sans le risque d’y croiser leur voisin ou leur collègue de bureau… Et si ce risque existait aussi, le fait que le lieu soit 100 % gay faisait que le voisin ou le collègue était donc aussi homo. Donc le risque d’une « dénonciation » était maîtrisé par un équilibre des peurs.

Pour la petite histoire, un soir de décembre 1982, c’est dans ce bar, que je fréquentais parmi d’autres, que j’ai fait plus ample connaissance avec le garçon qui partage encore toujours ma vie aujourd’hui.

Mais d’autres lieux plus ouverts et plus mélangés vont se créer.

« Le Sporting » est un petit bar situé aussi en Outre-Seille. Ouvert dès l’heure de l’apéritif, il propose des consommations aux prix pratiqués dans un bar de jour et non à ceux d’un établissement nocturne. Il n’y a plus de lucarne mais une porte vitrée. La clientèle y est majoritairement masculine mais pas exclusivement. L’ambiance y est décontractée et on y refait le monde autour du comptoir tenu par un couple de garçons très accueillants.

Par ailleurs, rue des jardins, « L’Éclipse » réussit aussi ce mélange de clientèles. C’est le premier coffee-shop de Metz. Il est ouvert de midi à minuit et propose une carte de « néo- restauration » avec des salades, des clubs- sandwich, des grillades, des pâtisseries maison, des cocktails de jus de fruits frais et du café américain. Les murs accueillent des expositions majoritairement d’artistes gays et une scène accueille des concerts de jazz, de rock, de raï et les premiers artistes messins de musique électronique. Des radios libres de Metz y réalisent des interviews d’artistes en direct et l’établissement organise chaque année, début septembre, une parodie de la fête de la mirabelle : la fête des quetsches. A l’inverse de la fête de la mirabelle, c’est un jury exclusivement féminin qui élit le plus beau travesti de la soirée qui devient la reine des quetsches. Là aussi la clientèle est très mélangée. Le midi, elle est majoritairement féminine car la cuisine est bio et diététique. L’après-midi, les lycéens et les étudiants s’y retrouvent pour regarder les premiers clips vidéo qui sont diffusés par des écrans autour du comptoir en « U ». Et le soir, l’Eclipse accueille une clientèle majoritairement gay et les artistes en sortie de spectacle du théâtre ou du Caveau des Trinitaires tout proches.

La propagation du Sida dans les années 80 va créer une psychose parmi la clientèle qui aura peur de fréquenter les endroits connotés gays, car il a fallu quelques années avant de bien connaître les modes de transmission. La totalité de ces établissements disparaitra avant la fin des années 80.

Au début des années 80, le mouvement Arcadie va être contesté de l’intérieur par une aile « gauche » plus contestataire et plus radicale. Ces militants jugent qu’Arcadie est trop conformiste et n’a jamais fait avancer la cause homosexuelle. Pour gagner en respectabilité, Arcadie a accepté trop de compromissions avec le patriarcat de la société et avec la religion catholique. Pour résumer en deux expressions ce qui va opposer les nouveaux militants de gauche aux adhérents d’Arcadie : Arcadie prône « le droit à l’indifférence », les nouveaux groupes homosexuels prônent, eux, « le droit à LA différence ». Devant une contestation qui va monter parmi la jeunesse, Arcadie va se saborder en 1982, laissant derrière elle de nombreux orphelins qui avaient trouvé dans ce mouvement un refuge. Les associations locales vont aussi exploser.

D’un côté, il y aura les partisans de la ligne « Arcadie » qui vont créer l’association chrétienne « David et Jonathan ». Cette structure existait déjà depuis 1972 mais était juste un groupe de réflexion dépendant d’Arcadie.

Avec la disparition d’Arcadie, elle va donc se transformer en association et ouvrir des représentations régionales. Dans l’Est de la France, elle aura trois groupes, à Metz, Strasbourg et Mulhouse. L’association messine n’a pas de bureau local mais uniquement une boîte postale. Elle organise des sorties, des repas conviviaux chez ses adhérents et des débats sur des sujets qui touchent essentiellement à l’homosexualité et la foi chrétienne. De l’autre côté, il y a le « GLH de Metz » (Groupe de Libération Homosexuelle). Il est créé au tout début des années 80. Pour les adhérents d’Arcadie, il ne s’agit que d’un groupe de gauchistes révolutionnaires.

Le GLH de Metz est effectivement situé clairement à gauche et il prône une rupture avec la société hétéronormée.

Le GLH de Metz a son siège et son adresse postale à la librairie Geronimo, alors située rue du Pont-des-Morts à Metz. Il se réunit tous les mardis à 20h au LSD, rue du Wad Billy dans le quartier Outre-Seille.

David et Jonathan Metz va poursuivre une vie en pointillés à Metz, avec des périodes d’activité et des périodes de silence. La fin des années 80 sera une longue période de silence. Quant au GLH de Metz, il va avoir une vie encore plus brève et disparaître au bout de quelques années.

A la fin des années 80, il n’y aura plus d’associations gays à Metz. Nancy aura connu un parcours différent. Dans la ville ducale, la disparition d’Arcadie en 1982 avait entrainé la création d’une nouvelle structure unique : Gailor (contraction de Gai Lorraine). Gailor regroupait des militants de toutes tendances et elle était bien structurée avec un local permanent, des réunions, des soirées pour assurer son financement et des actions militantes. En 1983, une scission au sein de Gailor va entrainer la création d’une nouvelle association « Gai, Amitié, Initiative ». Cette association va peu à
peu remplacer Gailor mais va surtout réunir des militants des quatre départements lorrains, donc aussi de Metz.

Au milieu des années 80, elle va créer une section à Metz en y organisant, dans un premier temps, des réunions. Puis, peu à peu, les adhérents messins vont être de plus en plus nombreux et Gai Amitié Initiative Metz va peu à peu se dissocier de Nancy. Les premières réunions du groupe messin vont être organisées au coffee- shop l’Eclipse qui va les accueillir une fois par mois. Le débat sur des sujets d’actualité sera généralement suivi d’un repas convivial entre militants. Gai Amitié Initiative disparaîtra à son tour au début des années 90.

Avec l’apparition du Sida et son développement au milieu des années 80, Metz va être dotée d’une représentation locale de Aides : « Aides Lorraine Nord ». L’association messine propose une permanence téléphonique pour la Moselle, chaque mardi soir de 20h à 22h. Elle organise aussi des réunions d’information. Le 1er décembre 1989, deux points d’information sont installés à la gare de Metz et au Centre Saint- Jacques. Des bénévoles y exposent des panneaux pour expliquer les modes de contamination de la maladie et diffusent des projections vidéo.

Il est à noter que cette initiative aura le soutien de la mairie de Metz. Dans les années 90, « Aides Lorraine Nord », bien que n’étant pas spécifiquement une association gay, sera la seule à réunir des militants gays à Metz. Ce n’est qu’en 1999, avec la naissance de « Couleurs Gaies » que Metz retrouvera une association LGBT.

Enfin les lesbiennes auront aussi, en 1988, leur première association messine : « Elseclit ». Il s’agit essentiellement d’une association conviviale et festive qui organise des repas et des sorties entre filles dans différents établissements de la ville. Mais elle aura une vie éphémère.

Les émissions de radio :

Du côté des médias, le phénomène des radios libres, qui fait son apparition en France en 1981, permet à la communauté homosexuelle de faire entendre sa voix. A Metz, les homos disposent d’une libre antenne sur la polémique « Radio Graoully ».

En 1981, chaque semaine une émission de 3 heures pour les gays, présentée par Daniel, Emmanuel et Marc se fait entendre sur cette antenne : « Bleu Marine et Rose Bonbon », qui deviendra « Radio Rose – Radio Bleue » en 1982, est diffusée les vendredis et samedis de 0h à 3h.

En 1983, l’émission s’appelle « Du bout des Lèvres » (1983 – 1984). Malheureusement, Radio Graoully n’émettra que durant quelques années et ce ne sont pas sur les radios survivantes de la Mairie, du Républicain Lorrain ou de l’Évêché que les homosexuels risquent de trouver un micro. Après les années 80, il n’y aura plus aucune émission pour les gays à Metz.

La presse gratuite :

L’association Gay Amitié Initiative éditera un journal trimestriel gratuit envoyé à tous ses adhérents : « Le Chardon Rose ».

Autre média, encore peu répandu à cette époque, la presse gratuite. En septembre 1989, un journal gratuit créé à Strasbourg quelques mois plutôt, « HEP Alsace Lorraine », est distribué dans les lieux gays de Metz et de Nancy.

Des articles sont consacrés à la vie gay en Lorraine et notamment des nombreuses agressions dont sont victimes les homos dans notre région sur les lieux de drague. Car malheureusement, la plus grande visibilité de l’homosexualité n’a pas stoppé pour autant la violence des homophobes. Les coups, injures et meurtres sont très répandus, bien que jamais relatés dans la presse officielle régionale.

Hep propose aussi des reportages sur la vie gay locale, des témoignages, des interviews.

Voilà mon parcours et mon témoignage sur les années 70 et 80 à Metz. J’ai fréquenté tous ces endroits cités et croisé le parcours des militants de l’époque à Metz et ailleurs.

Les informations n’y sont pas exhaustives mais vous trouverez de nombreuses informations complémentaires sur mon site http://www.lorrainegay.com

Marc Devirnoy