En mars dernier, j’avais écrit une chronique sur les thérapies de conversion, des USA à la France. Comme promis, Laurence Vanceunebrock Mialon, députée LREM de l’Allier, a déposé des propositions de loi pour faire interdire ces thérapies, proposées en France par des groupes religieux (voir plus bas dans la chronique). Or, mardi 11 mai, l’assemblée nationale a décidé de ne pas légiférer à leur propos ; c’est-à-dire de ne pas les interdire. Il m’a donc semblé nécessaire de proposer cette mise à jour de circonstance.

Benoît Berthe Siward, du collectif Rien à guérir, rappelle qu’à Paris ont été identifiées une vingtaine de personnes et d’institutions religieuses pratiquant de telles thérapies (Le Monde, 17 mai 2021). Selon lui, le fait qu’il n’existe pas d’infraction spécifique et de qualification pénale pour ces pratiques empêche de les combattre.

Benoît Berthe Siward

Ce même mardi, la reine d’Angleterre annonçait l’interdiction imminente des thérapies de conversion en Angleterre. Depuis mars 2020, l’Allemagne les a interdites. En 2016, Malte était le premier pays européen a proscrire ces pratiques. Plusieurs régions d’Espagne ont aussi légiféré à ce sujet ces dernières années.

Je n’appelle pas au mimétisme, ni à nous aligner sur nos voisins. Mais pourquoi certains pays, de nombreux pays, accepteraient de reconnaître le danger que représentent les thérapies de conversion, et accepteraient d’agir, de s’engager en conséquence par des mesures réelles et entières, tandis que nous autres coqs français considérons ça comme accessoire ? Sommes-nous des êtres à l’éthique si supérieure que nous pouvons faire l’économie de nous considérer comme tout aussi vulnérables, tout aussi faillibles, que nos voisins européens ? Que nous pouvons nous autoriser à continuer à chanter fièrement notre exception, les pieds dans notre (gros) tas de fumier ? A moins que ce ne soit la tête dans le sable, à la manière des autruches…

Parce que c’est une brèche supplémentaire que nous laissons consciemment ouverte. Je me permets de faire de l’auto-citation en répétant une phrase d’une précédente chronique (Comment le monde change : pas (ou très lentement)) concernant les progrès indéniables des conditions de vie des LGBT+ : « Ces avancées sont encore récentes si on les rapporte aux siècles de discriminations qui les ont précédées ; elles sont donc fragiles, ne l’oublions pas. »

On ne peut décemment pas se payer le luxe de se reposer, avec ce qui se passe en Turquie ou en Pologne (pour ne citer que ces pays).

Chronique du 26 mars

Beaucoup de choses nous arrivent des États-Unis. Des bonnes et des mauvaises. Ainsi en va-t-il des thérapies de conversions adressées aux homosexuels.

Aux USA, selon le documentaire Tu deviendras hétéro mon fils de Caroline Benarrosh diffusé sur France 5 le 8 septembre 2020, 77 000 adolescents passent, volonté de leurs parents, par une ou plusieurs thérapies de conversion auprès de thérapeutes agréés. Ces thérapies sont basées sur un postulat datant des années 50, selon lequel l’homosexualité serait causée par un traumatisme dans l’enfance : abus sexuels de la part du père, trop grande proximité avec la mère, femmes trop influentes dans la famille (les femmes s’avérant souvent être des créatures au magnétisme hautement traumatique). Les prescriptions : viagra, interdiction de parler à sa mère tout en vivant sous le même toit, pour les hommes relations sexuelles avec des femmes, lecture de littérature érotique mettant de préférence en scène des hommes âgés qui usent de leur influence pour violer des hommes plus jeunes (oui, il faut montrer le « vrai visage » de l’homosexualité). Ces adolescents, désireux de répondre aux attentes de leurs parents, se soumettent à ces séances, semaine après semaine, année après année. Et c’est ainsi que les États-Unis, pays de toutes les libertés, laissent courir en toute liberté les thérapeutes qui pourraient vous « guérir » de votre homosexualité, ou bien guérir celle de votre enfant. Au nom de la liberté de décider de changer d’orientation sexuelle. Citons Peter Sprigg, protestant fondamentaliste du « Family research council » de Washington :

« Il ne devrait pas y avoir de loi qui empêche les gens de lutter contre une attraction non souhaitée pour le même sexe. Les parents ont le droit de prendre des décisions médicales pour leurs enfants mineurs. […] Les parents ont le droit de mettre des limites, de poser des normes, et ils doivent encourager leurs enfants à ne pas s’engager dans cette orientation sexuelle. »

Toujours selon ce documentaire, il y aurait plus de 300 000 mineurs homosexuels jetés à la rue chaque années aux USA, et 32% des adolescents qui auraient dû faire face à des pressions venant de leur famille pour changer leur orientation sexuelle.

Selon la pasteure Janet Boynes, il est impossible d’être à la fois gay et chrétien. Or, Janet Boynes est lesbienne ; ou plus exactement, selon ses dires, « était » lesbienne. Elle peut donc se présenter en « preuve vivante » d’une possible sortie de l’homosexualité, d’un possible passage de l’homo à l’hétérosexualité. Selon elle, les abus sexuels qu’elle a subis dans l’enfance l’avaient poussée sur la voie de l’homosexualité et de la drogue ; en effet, le « mode de vie homosexuel », c’est drogue à gogo et décadence démoniaque. Il faudrait peut-être que quelqu’un lui fasse remarquer un jour que si toutes les femmes qui ont subi des agressions sexuelles dans l’enfance ou l’adolescence devenaient lesbiennes, le pourcentage d’homosexualité féminine grimperait en flèche. Donc Janet Boynes prêche avec ferveur et fait des émules non moins fervents. Voici un extrait de sa prose :

« Ce que veut la communauté gay, c’est endoctriner nos enfants. Leur objectif est d’amener un maximum d’enfants dans la vie homosexuelle. »

Comme toujours, pas contre les homosexuels, mais au nom de la protection des enfants (qui ont vraiment bon dos et sont dûment instrumentalisés par les « anti » : qui refuserait de protéger des enfants ?). Ainsi, notre Janet se retrouve à mener fièrement les troupes du mouvement des « ex-gays ».

Alors, peut-on vraiment changer d’orientation sexuelle (en-dehors des questions de fluidités que connaissent certains) ? J’ai horreur de ça, mais je vais me faire momentanément complotiste en posant la fameuse question : « Qu’est-ce qu’il y a derrière ? »

Question que s’est aussi posée le journaliste Wayne Besen, qui a saisi le démon par les cornes pour lui faire cracher le morceau, qui n’était pas des moindres. Ce qu’il a découvert est un paysage de désolation composé d’abstinence sexuelle, de colère étouffée, de dépression, et parfois de tentatives de suicide. Il a retrouvé les traces de plusieurs « ex-gays » qui avouent mentir de manière éhontée sur leur prétendu revirement sexuel : « résister chaque jour, c’est un enfer », disent certains. Donc pour éviter l’enfer dans l’au-delà, vivons le dès à présent, comme ça, ça sera fait.

Et pourtant, les thérapies de conversion ne sont pas près d’arrêter de nuire. Et même, elles ont enfanté des camps de conversion, des sortes d’internats spécialisés où sont adressés les adolescents, parfois très jeunes, lorsque les thérapies hebdomadaires ne suffisent pas. Avec ces camps, on touche bien le fond de l’enfer. Mais comme on dit : « l’enfer est pavé de bonnes intentions ». Là, on a vue sur ses pavés, et il y en a même qui les prennent dans la tronche. Ces camps de conversion, protestants évangéliques, cherchent à extraire le démon qui aurait pris possession des jeunes gays. Selon les témoignages, le programme est varié : lecture de la bible, exorcisme, violences physiques quotidiennes : être giflé, être battu, être frappé contre les murs, être violé par un pasteur pour être dégoûté des hommes, être affamé, être enfermé des mois dans une cellule d’isolement éclairée 24h/24 sans possibilité de s’allonger.

Phénomène difficile à quantifier, difficile à circonscrire ; espérons-le rare et marginal, mais il n’en est que d’autant plus difficile à cerner et à réprimer. Et mieux vaut entraver son développement avant qu’il n’ait pris trop d’ampleur, parce qu’il arrive en France.

En France, pas traces pour le moment de camps de conversion pour adolescents. Mais des thérapies, il en existe. Jean-Loup Adénor et Timothée de Rauglaudre ont infiltré deux de ces groupes qui proposent gracieusement en toute bonne foi, et selon leur vocable, une « restauration de l’identité hétérosexuelle » : Torrent de Vie, groupe protestant évangélique, et Courage, groupe catholique. Les deux enquêteurs en ont tiré un livre : Dieu est amour (2019), où ils témoignent et analysent le fonctionnement et les rouages de ces thérapies, selon eux en plein essor dans notre pays. Pour l’instant, elles semblent s’adresser en priorité aux adultes majeurs et consentants ; les participants auraient en moyenne entre 40 et 50 ans, seraient parfois mariés et souffriraient de leur homosexualité. Le programme est cependant le même qu’aux États-Unis mais s’appuierait sur un autre discours, plus subtil, avançant à mots couverts en ne parlant pas de « maladie » ni de « guérison », mais de « restauration ». On peut visiter leurs sites internet, c’est très instructif ; on y trouve même des témoignages… Selon Torrent de Vie (voir dans Nos bases / Identité brisée, identité restaurée) :

« Nous rappelons aussi la spécificité et la beauté du genre masculin et féminin, et la nécessité d’être réconcilié avec le genre correspondant à son sexe biologique. C’est une étape importante de notre programme, beaucoup étant dans la confusion à propos de cette réalité. »

Ainsi, on comprend qu’hommes et femmes sont créés hétérosexuels et leur homosexualité résulterait d’une déviance qui se serait produite à un moment donné de leur vie. Selon Jean-Loup Adénor et Timothée de Rauglaudre, qui en ont fait l’expérience en direct, l’accueil est toujours bienveillant, et les discours relèvent d’un savant mélange de pseudo-psychologie et de religieux, avec recherche dans le passé d’une cause et de blessures dans la relation aux parents. Mais le fond du discours apparaît rapidement : l’homosexualité est causée par l’influence démoniaque. Donc prières, retraites en communauté de pénitents gays, lectures biblique, « camps d’été » durant lesquels peut être pratiqué l’exorcisme, séances de glossolalie pour laisser parler le Saint Esprit à travers soi… Ces groupes non financés sont convaincus de faire le bien, leur intention première et sincère est d’aider les homosexuels à retrouver la bonne voie… par l’abstinence et la renonciation à toute forme de sexualité.

Sous-texte résolument homophobe. On devrait peut-être leur rappeler à quel point l’enfer est pavé de bonnes intentions. Surtout puisqu’on sait maintenant, grâce au travail d’infiltration des deux journalistes, que les jeunes, les adolescents en plein questionnement, sont des cibles de plus en plus alléchantes. C’est Laurence Vanceunebrock Mialon, députée LREM de l’Allier, qui s’en charge. Elle a proposé une loi pour interdire les thérapies de conversion. En attendant, lorsqu’on visite le site de Torrent de Vie, on se rend compte que la France est truffée de groupes de conversion ; ainsi, rien que dans le Grand Est, on peut sonner à la porte de deux de ses « groupes opérationnels » (sic) et demander à être « aidé dans notre processus de restauration », en toute bonne foi.