C’était comment avant ?

Je vais te raconter mon histoire, à toi qui as vu le jour dans les années 2000.

Moi, je suis née en 1958.

Je ne pourrai pas te donner de dates précises car depuis toujours j’ai un problème avec le temps qui passe, à savoir que je n’ai pas la notion du temps.

Le premier endroit homosexuel que j’ai fréquenté était le KATMANDOU à PARIS tenu par Elula PERRIN qui a, par ailleurs, écrit quelques livres. Je dirais que cela peut se situer dans les années 1978/1980. Ce lieu était exclusivement féminin, mis à part quelques amis d’Elula PERRIN. J’ai connu cet endroit par une publicité à la radio lors de la sortie d’un de ses livres, je me souviens encore du slogan : « Une femme aime les femmes et elle ose le dire ». Ces ouvrages parlaient essentiellement d’amour entre femmes. Cette femme a beaucoup fait avancer les choses pour nous toutes qui étions cachées. Inutile de te dire que j’ai couru acheter discrètement le livre (comprends par là que j’ai dû en acheter 4 d’un coup, histoire de noyer le poisson…).

J’ai donc eu l’adresse de sa discothèque à PARIS et je suis partie le temps d’un week-end. La première fois que je suis entrée au KATMANDOU, je n’avais pas assez de mes deux yeux pour réaliser que j’étais loin d’être la seule homosexuelle (ce que l’on pouvait penser quand on était une ado en 1972 en découvrant sa véritable nature). Malgré tout, c’était PARIS et je devais rentrer à METZ… avec la conscience que même si je découvrais un lieu de rencontre en Moselle, cela ne serait jamais PARIS.

Tu me croiras si tu veux, mais j’ai eu un bol monstre, car n’oublions pas qu’en 1978/1980 nous n’avions pas d’ordinateur personnel muni de moteur de recherche, et que le Minitel – ancêtre de l’ordinateur – n’est venu qu’un peu plus tard. Donc ma chance : une amie hétéro avait croisé en ville une de ses copines accompagnée d’un ami homo qui lui avait proposé de venir boire un verre dans un lieu gay qui s’appelait à l’époque le SPORTING BAR et qui était Place des Paraiges à METZ. Mon amie, qui était et qui est toujours une des rares à connaître ma véritable personnalité m’a de suite téléphoné pour que je me joigne à eux. Et voilà comment j’ai mis le pied dans le milieu gay messin. Cela devait se situer vers 1980/1982. J’ai vite compris la différence entre PARIS et la Province : chez nous, comme les lieux étaient rares, on acceptait les deux sexes : une majorité d’hommes pour une minorité de femmes. Mais j’étais quand même bien, à savoir : plus seule.

A cette même époque où l’on se retrouvait le soir au SPORTING BAR, nous nous retrouvions aussi pour beaucoup en journée dans un café qui s’appelait LA LOUISIANE et qui était situé au Centre Saint-Jacques, Place du Forum. Ensuite ils ont fermé, je ne peux évidemment plus te dire quand, puis s’est ouvert le COLONY BAR, rue Vigne St- Avold à METZ. Là, c’était plus compliqué car un ami à moi m’avait fait savoir que beaucoup de clients du COLONY n’acceptaient pas les femmes parmi eux, mêmes si elles étaient homos. Je ne sais pas si c’est toujours pareil aujourd’hui, mais à l’époque beaucoup de radicaux (j’entends par là les hommes ultra féminisés qu’on appelait « les folles » et les femmes simili mecs) ne s’entendaient absolument pas. Pardonne-moi cette précision, mais à l’époque, elle avait son importance.

Ce que je n’ai jamais compris, c’est que ces deux extrêmes rejetaient le sexe opposé, tout en faisant son possible pour lui ressembler, mais en devenant une caricature de l’être envié et rejeté en même temps.
Tu me suis … ? Parce que moi, personnellement, j’étais perdue. Je trouvais ça tellement stupide, car nous étions déjà une minorité et je ne comprenais pas que l’on ne s’entraide pas. Un soir où j’y étais, deux filles se sont légèrement molestées, à savoir qu’une a mis une gifle à l’autre qui s’est défendue en bousculant la première. Leurs amis sont vite intervenus donc je peux te dire que c’était une légère altercation, mais cela a suffi pour que les propriétaires refusent définitivement l’entrée aux femmes, ayant une bonne excuse pour le faire officiellement.

Il y avait aussi une discothèque qui se trouvait rue des Murs et qui s’appelait LE BIZARROÏDE. Personnellement, j’ai adoré. Il y avait une superbe ambiance, plus de femmes, même si on restait en minorité, bonne musique.

Ensuite, quand le BIZARROÏDE a fermé, l’AMBIGU a ouvert, je crois que c’était à la même adresse. Après la fermeture de l’AMBIGU, c’est la discothèque LE PHÉNOMÈNE qui a ouvert, en Fournirue, en sous-sol. Il y avait moins de monde, car le décor n’était pas terrible, l’ambiance moins cool, mais toujours plus de femmes que dans les bars gays. Tu noteras au passage l’originalité des enseignes… Ensuite, il y a eu une discothèque qui a ouvert à Plantières-Queuleu et qui s’appelait le WAF. Là aussi c’était vraiment bien tant au niveau de l’ambiance qu’au niveau de la musique.

Parallèlement, j’allais aussi sur NANCY dans une discothèque qui s’appelait le Petit PIMS, mais je ne pourrais plus te dire l’adresse. On disait le « petit » PIMS car il y avait un autre PIMS sur NANCY qui lui, était hétéro.

Et j’allais également sur STRASBOURG, à la PÉNICHE, qui en était véritablement une, et qui, une fois par mois organisait une soirée homo femmes. Inutile de te dire que j’y allais souvent et que j’en ai de bons souvenirs…

Tout ce qui précède devait se situer entre 1980/1990. Ensuite je suis partie régulièrement à SARREBRUCK au SHEHERAZADE, discothèque également.

Je suis allée aussi à cette même époque dans quelques bars gays allemands dont je serais incapable de me rappeler les noms. Ce qui m’a le plus frappé chez les femmes allemandes lesbiennes, c’est leur tenue pour sortir en discothèque : la majorité de celles qui étaient masculines sortaient comme elles étaient probablement dans la journée : joggings et chlappes (ou claquettes, comme tu veux) et la bière qu’elles buvaient à même la bouteille.

Peut-être que cela fait cliché, mais c’était quand même assez spécial pour l’époque, pour une française. Le bon côté pour moi, n’étant pas spécialement féminine mais plutôt androgyne à l’époque, c’était que j’avais l’impression d’avoir la féminité et la sensualité de Sharon STONE !

Quand je suis revenue en France, je suis ressortie sur NANCY, le Petit PIMS avait fermé et une autre discothèque avait ouvert en plein centre mais malheureusement je n’arrive plus à me rappeler le nom. Ensuite, au début des années 2000, j’ai connu à METZ le Bar le 1er qui se situait impasse En Chaplerue et qui était tenu par deux sœurs.
Bonne ambiance et bons souvenirs aussi. Nous étions nombreuses à nous y retrouver.

J’ai connu en dernier : L’APPART à METZ près du Tribunal. Mais, entre deux soirées bars ou discothèques, j’ai également connu les bals qui étaient organisés par des bénévoles. Il y avait deux sortes de bals : les bals mixtes et les bals exclusivement féminins organisés par des bénévoles. Les deux étaient très bien et je regrette que vous, les jeunes, vous ne les connaissiez pas. C’est tellement plus sympa que les contacts virtuels… En plus, les bals réunissaient toutes les générations.

J’ai donc pu faire des rencontres et vivre ma vie même si je suis toujours restée très discrète et sans que personne dans mon entourage familial et amical « hétéro », à part quelques rares exceptions, ne soit au courant de ma véritable nature. Il y a une phrase qui dit « Pour vivre heureux, vivons cachés » … Cette phrase n’a pas été dite pour l’homosexualité, mais pour la généralité de la vie. Et plus je vieillis, plus je me rends compte qu’elle est vraie et dans beaucoup de domaines. Dès que tu sors de la normalité, entends par là : tu vis seule et tu es heureuse, tu n’as qu’un seul revenu, le tien (qui plus est en tant que femme cela signifie moins qu’un homme) et tu t’en sors car tu as acheté ton appartement, tu conduis une golf GTI au lieu d’une Clio, bref tu es la femme à abattre. Alors si en plus tu es homo !

Pourquoi je me suis toujours cachée ? Outre le fait qu’une partie de l’explication est ci-dessus, il y a également le fait qu’à mon époque, la perception de l’homosexualité était assez mal vue. Nous étions des malades, des pervers, et en plus, pour les femmes, l’insulte suprême : des mal baisées.

Donc tu apprends vite à te taire. J’ai tenté, au fil de ma vie et au moyen de conversations détournées, d’amener le sujet de l’homosexualité dans une conversation en famille, entre amis et sur mon lieu de travail. Histoire de savoir à qui je pouvais me dévoiler et faire confiance… J’ai vite été édifiée par les propos et réactions autour de moi. D’où le fait que j’aie appris très tôt à me cacher pour mieux vivre.

L’Appart, bar gay et lesbien très en vogue au début des années 2000 situé au rez-de-chaussée de l’immeuble qui a vu naître Paul Verlaine.

Peut-être que si je m’étais mise en ménage avec une femme de façon pérenne, je l’aurais dit à ma famille et à mes amis pour être reconnue en tant que couple. Mais tu sais, en restant seule, je n’en vois pas l’utilité, d’autant qu’une femme qui vit seule a plus de problèmes avec son voisinage s’il sait. Et je ne fais pas de paranoïa. Tu sais, le véritable grand pas sera fait et la véritable tolérance existera quand on n’aura plus à dire son homosexualité. Je ne comprends pas que l’on soit obligé de dire notre nature comme s’il fallait s’en justifier.

Est-ce qu’un hétéro se présente en tant que tel ? Pourquoi nous, nous devons parler de notre orientation? C’est qu’il y a bien toujours un problème… non ? Je rêverais d’un tour de table de 15 personnes où chacun et chacune se présenterait en tant que : hétéro, homo, sado- maso, échangiste, un autre qui dise bien qu’il cocufie sa femme depuis tant d’années tout en lui mentant, et elle de préciser qu’elle trompe son mari avec une femme mais il est clair qu’elle n’est pas homo puisque qu’elle est mariée, etc….

Là, oui, je veux bien parler de mon homosexualité, si chacun dévoile sa sexualité. Parce que c’est forcément ramené à la « sexualité ». On peut toujours parler de tendres sentiments, d’amour, de douceur, de complicité… tout ce que les gens retiennent, c’est deux femmes dans un lit avec la question des plus délicates : qui fait l’homme, qui fait la femme… Mais toutes ces personnes se taisent et nous, nous devons parler ? Pas d’accord. J’ai plus de mal à me justifier, qu’à taire ma nature. Et je n’ai nullement l’impression de duper qui que ce soit, car ma sexualité (tu vois, j’y arrive aussi), mon orientation, plutôt, m’est intime et personnelle comme à chacun.
J’ai quelques rares amis hétéros qui sont au courant de mon homosexualité. Avec eux, je me lâche et suis nature en leur compagnie, car ils ont été formidables. Je m’explique : un jour ils m’ont invitée alors qu’officiellement j’étais célibataire (alors qu’en fait j’avais une amie), ils m’ont simplement dit : on t’invite et tu viens avec ton copain ou ta copine si tu n’es plus célibataire. J’avais bien compris qu’ils avaient saisi et ils me l’ont fait comprendre de manière élégante et discrète. Tu ne peux plus savoir à quel point j’ai été touchée et émue d’avoir des amis aussi précieux. Tu vois, je n’ai pas eu à en parler ni à en justifier. Jamais, jamais ils ne m’ont posé la moindre question sur mon orientation. Avec eux, je suis comme tout le monde sans qu’il y ait eu besoin de parler. C’est cela, pour moi, la véritable tolérance.

En plus, il y a une phrase qui me fait bondir et que j’entends régulièrement autour de moi ainsi que dans les médias quand on parle d’homosexualité : « c’est son choix ». Mais quelle stupidité ! Cela prouve bien que la majorité des gens n’a rien compris.

Comment je le vis ? Mais très bien, car cela a toujours été comme une double personnalité. Non… le terme n’est pas le bon, j’ai toujours eu l’impression d’avoir deux vies, plutôt, et complémentaires de surcroît.

J’ai beaucoup appris de la nature humaine en agissant ainsi et j’ai pu choisir mes amis avec plus de clairvoyance.

Tu vas peut-être penser que je suis une personne qui n’est jamais sortie du placard, selon le terme consacré. Je te laisse ta formule avec tous ses poncifs que tu es en droit de penser. Mais là aussi, peut être que je dérange parmi mes semblables, car je l’ai toujours vécu ainsi : le monde hétéro a toujours été pour moi un monde asexué où se trouve ma famille, une partie de mes amis, le monde du travail, le monde social. Et le monde homo : le monde où j’ai pu me lâcher totalement, m’amuser, m’éclater et bien sûr…aimer. L’équilibre total, pour moi.

Je n’ai pas à me justifier vis-à-vis du monde hétéro, comme je n’ai pas à demander pardon au monde homo pour ma discrétion.
Chacun vit selon sa propre personnalité (entends par là : sa sensibilité, son caractère) et bien sûr, selon son vécu et ses propres expériences qui orientent aussi beaucoup.

J’ai connu des femmes homo qui m’ont fait la morale en me disant qu’elles ne comprenaient pas que je taise mon orientation, je te les situe : certaines sont mariées depuis plus de 30 ans avec un homme hétéro pour la « vitrine », d’autres sont en couple avec leur compagne depuis aussi une trentaine d’années, mais me disent qu’elles ne sont pas homo, qu’il s’agit d’une rencontre, et que cela aurait pu être un homme…

Oui mais voilà… tu as choisi une femme avec qui tu couches (oups pardon : tu dors…) et ce, depuis 30 ans. Alors dans ton langage, t’appelles ça comment ? Et le top du top : celles qui clament haut et fort leur homosexualité en disant qu’elles n’ont aucun problème pour le dire, mais le font savoir autour d’une table où ne siègent que des gays… donc pas trop de risques… et qui me téléphonent après en douce pour me demander de rester discrète car elles travaillent avec une amie à moi qui est hétéro… et qu’il ne faudrait pas que cela se sache… en dehors de la soirée ? Alors tu vois, je préfère encore qu’on me regarde de travers pour ma discrétion plutôt que de ressembler à ce genre d’hypocrisie.

Et toi ? Ça se passe comment pour toi ?

Ce genre de comportement existe-t-il encore en 2020 ?

Concernant les discothèques, bars, bals, il m’arrivait quelques fois d’y aller seule pour y retrouver des connaissances sur place, mais la plupart du temps j’allais chercher mes amis et nous rentrions à plusieurs dans les dits lieux.

Personnellement, je consommais à une table avec mes amis, et nous étions tous là pour faire des connaissances, enfin… pour draguer ! On attendait les slows avec impatience (oui, parce qu’à mon époque il y avait des slows…) en espérant être invitée quand on n’avait pas le courage d’aller demander à l’objet de son désir une danse… Il arrivait aussi quelques fois que le barman vienne avec un verre en disant « telle personne vous l’offre ».

Sinon, on pouvait aussi aller simplement s’asseoir à côté d’une personne qui nous plaisait pour parler, histoire de faire plus ample connaissance. Mais avant : être vigilante et être sûre que la personne n’était pas accompagnée, sinon je peux te dire que la discussion était très vite interrompue et pas de manière agréable… Ceci dit, je pense que rien n’a changé de ce côté- là…

Dans ces lieux qui nous étaient réservés, nous étions nous mêmes, nous nous tenions enlacées, nous nous embrassions.

En dehors de nos lieux de rencontres, nous restions très discrètes, sauf quelques rares femmes qui osaient se promener main dans la main à METZ ou se faire un bisou sur la bouche en pleine ville, mais je peux te dire que cela ne passait pas.

J’ai aussi un peu « dérapé »… ceci dit, personne n’est parfait.

Quand je passais mes soirées au SPORTING BAR je suis sortie avec un ex à un copain homo. Je ne savais pas qu’il était bi, et j’avoue être tombée sous son charme quand il m’a draguée. Il est vrai que je suis plus relations féminines, mais j’avoue qu’un homme bisexuel a une approche de la femme tellement différente d’un homme hétéro… Bref, j’ai craqué pour lui et nous sommes sortis quelques mois ensemble (remarque que maintenant je commence à comprendre pourquoi le COLONY BAR a interdit l’entrée aux femmes…)

Il est malheureusement vrai que c’est plus simple de sortir avec un homme et de pouvoir montrer son amour dans la rue en lui tenant la main et lui faire aussi des bisous. Je pense que cela n’a pas vraiment évolué en 2020 : faire la même chose avec une femme dérange énormément.

Tu sais, je ne sais pas si tel est le cas encore aujourd’hui, mais l’intolérance était des deux côtés…

Quand tu étais affichée « homo » et que l’on te voyait dans les bras d’un homme, tu étais aussitôt rejetée par le monde gay. Cela a aussi beaucoup contribué à ce que je m’adapte aux deux mondes en toute discrétion car selon mes rencontres, j’avais fatalement tort dans un des deux… L’intolérance est partout.

Nous avions organisé avec d’autres femmes un bal de nouvel-an féminin avec buffet qui s’est terminé en pugilat (oui, je sais, nous sommes censées être douces…) car certaines, sous l’emprise de l’alcool, quoique je ne suis pas sûre qu’il faille trouver cette excuse, ont trouvé bon de tout casser, de faire voler les tables avec la nourriture, et certaines de sortir de la salle avec la lèvre éclatée… J’ai été dégoûtée et déçue à vie d’organiser quoique ce soit. Je n’ai pas compris non plus comment il pouvait y avoir autant de violence entre nous…

Alors pour terminer, je dirais que maintenant en tant que femme de 62 ans qui aimerait rencontrer d’autres femmes gays de ma génération, c’est difficile.

Et toi alors ? Je parle, je parle mais j’aimerais beaucoup savoir comment cela se passe pour toi aujourd’hui du haut de tes 18 ou 20 ans. Vis-tu des choses similaires aux miennes ? Est-ce que les mentalités ont changé dans les deux mondes ? (La question me paraît importante pour les DEUX mondes).

J’attends ta réponse avec impatience et te remercie d’avoir pris le temps de me lire.

Sharon Stone (laisse-moi encore rêver…)