Si vous avez déjà lu les “Chroniques du racisme ordinaire” publiées sur le blog de Couleurs Gaies, alors vous avez un aperçu de ce qui vous attend avec le roman « Nomade, le meilleur endroit du monde » d’Anna-Livia : déjà, parce que la thématique de la discrimination liée à l’orientation sexuelle y est abordée ; mais aussi parce que l’autrice a ce don de jouer habilement avec les mots, nous offrant ainsi une lecture captivante et passionnante. 

Mon avis sur ce livre :

Dans ce roman fraîchement sorti, on fait un léger bond dans le temps où on (re)découvre alors la Russie au début du XXIe siècle : on suit alors Ksusha, une jeune mathématicienne et qui paraît très cérébrale, ainsi que sa rencontre avec Lounia, davantage émotive (qui, en tout cas, le montre), avec qui elle va vivre une belle histoire d’amour. Le récit de leur quotidien est entrecoupé d’anecdotes et de retours dans le passé qui nous permettent d’en savoir plus sur la vie de Ksusha, et notamment sur sa découverte de son homosexualité, son coming-out, ainsi que les réactions qui ont suivi. 

Tout ça sur fond de conservatisme russe et de haine ambiante contre les personnes LGBTQI+ qui sont traquées et prises pour cible. A ce sujet, certains passages, terriblement bouleversants, rendent visibles l’horreur vécue par des personnes homosexuelles à l’époque. Un bel hommage à toutes ces victimes qui n’ont pas été protégées comme il le fallait. 

Ce livre, même s’il est une fiction, est, je trouve, profondément engagé ; il est comme un cri pour tou·te·s celleux qui n’ont pas pu et ne peuvent pas faire porter leurs voix. Lancez-vous urgemment dans cette lecture délicate et rude à la fois !

Interview d’Anna-Livia :

Manon : Tu as publié le roman « Nomade, le meilleur endroit du monde » aux Éditions Maïa en mars dernier. Peux-tu nous le résumer en deux mots ? 

Anna-Livia : En 2013, en Russie, a été votée une loi interdisant la « propagande de l’homosexualité » ; cette loi a laissé la voie libre aux violences exercées contre les homosexuels par des groupes organisés. C’est dans cette Russie que j’ai voulu raconter l’histoire de Ksusha, mathématicienne douée, et de son amour pour Lounia. C’est un roman d’initiation qui raconte la nécessité de la fuite hors de sa famille et de l’exil choisi vers d’autres pays comme derniers recours contre les injustices et les violences, et surtout contre l’effacement de son identité et de ses désirs.

M : Comment t’est venue l’idée d’écrire cette histoire inspirée de faits réels ?

AL : J’avais vaguement connaissance de la situation des minorités sexuelles en Russie, et je suis partie, comme souvent lorsque j’écris, d’un personnage, qui est devenue Ksusha au fil du temps. Je noue des relations imaginaires très fortes avec mes personnages, qui m’accompagnent partout et se construisent presque d’eux-mêmes, mais se trouvent nécessairement modifiés au moment de l’écriture.

M : Y a-t-il une part d’autobiographie dans ce que tu écris ? 

AL : Sûrement, même inévitablement je pense, mais c’est dissimulé derrière l’histoire, les personnages, voire le style d’écriture qui agit comme un vêtement. Je m’ennuie lorsque j’écris sur moi, je préfère la fiction, mais effectivement, je me donne beaucoup dans ce que j’écris, ne serait-ce qu’à travers une vision du monde qui transparaît (j’espère) dans mes histoires, et puis évidemment dans tout ce qui nous échappe quand on écrit.

M : Combien de temps as-tu travaillé sur ce roman avant de l’envoyer à des maisons d’édition ? 

AL : Il y a tout le temps de pré-écriture, avant même que je pense à écrire un roman, pendant lequel le personnage et son histoire mûrissent, ce qui peut durer un an ou plus. J’ai eu besoin de six mois pour la rédaction en elle-même, et du temps encore pour laisser reposer et corriger. Quand je suis lancée, je vais vite, mais l’écriture est finalement la partie émergée du processus, un peu comme le fruit d’un arbre.

M : Pendant tout ce temps de réflexion, d’élaboration et d’écriture, quel lien s’est créé entre toi et tes personnages ? 

AL : Je trouve impudique d’évoquer ce lien. En tous cas, ce lien doit rester tendu pendant tout le temps de l’écriture, même si mon personnage est modifié par le processus d’écriture.

M : En parlant d’écriture : as-tu des habitudes particulières lorsque tu écris ? 

AL : Oui, mais je ne pense pas qu’elles soient nécessaires. C’est une superstition. J’écris à la main, c’est la seule chose qui, je pense, est vraiment importante.

M : As-tu d’autres projets d’écriture en cours ou à venir ? 

AL : Un autre roman, et j’ai rassemblé mes nouvelles pour en faire un recueil.

M : Enfin, qu’aimerais-tu dire à tes lecteur·rices ?

AL : Ce roman n’est pas destiné à n’être lu que par des femmes, lesbiennes ou autres. J’aimerais bien qu’il y ait plus d’hommes qui acceptent de s’intéresser à des histoires qui concernent des femmes, comme le font les femmes depuis des lustres avec les créations masculines ne mettant en scène quasiment que des hommes ; j’aimerais que plus d’hommes acceptent d’hybrider leur regard comme en sont capables les femmes, sans que ce soit une marque d’humilité de leur part. Ça s’appelle s’intéresser à d’autres versions de l’histoire.

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Si cette interview ou l’avis vous ont convaincu·e·s, vous pouvez vous procurer ce roman sur le site de la maison d’édition Maïa (frais de port offerts) !

Foncez, vous allez vous régaler !

Manon