Chronique de l’homophobie ordinaire #23 : Poutine en guerre contre la différence

Note : pour davantage coller au contenu de ces chroniques (contneu qui a évolué depuis sa création), Anna-Livia a proposé la nouvelle appellation de « Chronique de l’homophobie ordinaire ».

Dans une précédente chronique (#4 « Occupy Pedophilia » ou l’ordinaire gay en Russie), je dressais l’état des lieux des droits LGBT dans la Russie d’aujourd’hui. Rappelons quelques points.

L’arrivée de Poutine au pouvoir en 2000 a progressivement entraîné la perte des timides libertés sexuelles acquises suite à la chute de l’union soviétique, fin 1991. Pour renforcer son pouvoir, rien de tel qu’inventer une menace contre laquelle s’unir : l’Occident est l’ennemi tout trouvé. L’objectif ? Revenir aux valeurs conservatrices d’un passé idéalisé, retrouver la grandeur de la supposée glorieuse période soviétique.

L’accusation de pédophilie, amalgamée à l’homosexualité, devient une arme politique. Les psychiatres furent dès les années 2010 formés à détecter les « orientation sexuelles pédophiles », et des groupes de safaris anti-gays commencèrent à se former, organisant grâce à Internet de véritables chasses aux homosexuels, accessibles à tout citoyen soucieux de protéger son pays contre ces miasmes venus de l’Ouest (voir sur ces questions Masha Gessen, The Future is History : how totalitarianism reclaimed russia, prix Pulitzer 2017 ; c’est pour quand, la traduction en français ?). 

Les libertés des minorités sexuelles, à peine écloses, sont peu à peu écrasées, et en 2013, à 436 voix contre une abstention, avec l’aide de la montée en puissance de l’église orthodoxe, une loi est votée afin d’interdire la « propagande de l’homosexualité », c’est-à-dire : « Toute information pouvant porter atteinte au développement physique ou spirituel des enfants et éveiller en eux l’impression erronée d’une égalité sociale entre les relations conjugales traditionnelles et non traditionnelles. »

La Russie, depuis Poutine, n’a eu de cesse de mener des guerres pour tenter de se réapproprier les anciennes républiques soviétiques de l’ex URSS : d’abord la Tchétchénie, aujourd’hui gouvernée par Ramzan Kadyrov, où la Charia est appliquée et où les LGBT, véritablement traqués, s’expatrient pour éviter la mort ; en 2008, la Géorgie ; la Crimée en 2014 ; on trouve par ailleurs une enclave russe en Biélorussie, pays où l’homosexualité reste tabou et discriminée, le président autoritaire Alexandre Loukachenko étant un allié de Moscou (et mettant son pays gracieusement à disposition pour servir de base arrière à l’armée russe pour mieux attaquer l’Ukraine), ou encore l’oblast de Kaliningrad, sous les pays baltes et juste au-dessus de la Pologne (Pologne où les ultra-conservateurs catholiques ont obtenu la quasi-suppression du droit à l’avortement ainsi qu’une politique fièrement homophobe, avec des « zones anti-LGBT » parsemant le pays)…

L’Ukraine paye aujourd’hui, au prix le plus élevé qu’on puisse imaginer, la politique folle, totalitaire de Poutine, et le semi-engourdissement des pays occidentaux qui peinent tant à retenir sa course à la toute-puissance.

Et si l’Ukraine abdique, qu’en sera-t-il des libertés des minorités sexuelles, déjà fragilisées par l’homophobie ambiante et le pouvoir de l’Église ?

On l’a vu, depuis plusieurs années on peut observer ce voile d’ombre recouvrir peu à peu les pays d’Europe de l’Est, ce souffle toxique qui étouffe les aspirations à la vie de tous ceux qui n’aiment pas comme tout le monde, qui s’engagent autrement dans leur sexualité, qui vivent leur corps sexué d’une manière qui sort des routes traditionnelles. L’extension du pouvoir de Poutine ne peut rien laisser présager de bon ; s’il parvient à imposer sa mainmise sur l’Ukraine, lorsque la guerre cessera, et prions pour qu’elle cesse vite, ce sera encore la guerre pour beaucoup, et pour longtemps, la guerre souterraine et silencieuse de tous ceux qui diffèrent.

Anna-Livia Marchionni