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La rubrique de D’doc #14

Elles portent toutes les deux des noms de fleurs, Capucine et Violette. Plusieurs décennies les séparent mais un lieu les réunit, l’Ehpad. Celui dans lequel Capucine a tenu à faire son stage pour devenir aide-soignante, et celui dans lequel Violette vient d’arriver, la mort dans l’âme, après une chute qui l’a contraint à quitter sa maison, et son chat Crampon.

Le roman de Delphine Pessin, Deux fleurs en hiver, est édité chez Didier Jeunesse. Il faisait partie de la sélection du prix Chronos en 2020. Il est un très bon titre à plusieurs niveaux. D’abord, il permet la rencontre entre deux générations que tout oppose à priori. Il symbolise ce basculement entre les rôles tenus par les uns et les autres tout au long d’une vie. Ce moment où l’ancienne institutrice doit céder et accepter d’être aidée dans les gestes du quotidien les plus intimes parce que le corps, fatigué, ne suit plus et n’obéit plus malgré un caractère affirmé. Ce moment où l’enfant devenue adolescente arrive aux portes de sa vie professionnelle. Une vie professionnelle choisie et non subie, comme cela est trop souvent le cas dès lors qu’est abordé le sujet des voies professionnelles. A ce titre, le roman est une aubaine pour travailler l’orientation avec les jeunes lecteurs. Tous les élèves n’ont pas à cœur de poursuivre en voie générale. Non qu’ils n’en aient pas les capacités, simplement qu’ils choisissent plus tôt une voie qui leur permet de travailler dans un secteur déjà choisi.

Delphine Pessin aborde également la mort, le deuil, l’acceptation de la perte d’autonomie et de ses proches. Le pardon aussi, et les secrets inavoués. Ce roman n’est pas morose ni monotone. Il ne tombe pas dans la mièvrerie ni la complaisance en dressant un tableau idyllique des Ehpad. Bien au contraire, l’autrice n’hésite pas à relever les difficultés du métier, les heures supplémentaires qui s’ajoutent aux gardes longues, très longues… au détriment des rapports humains avec les résidents et leurs familles. Un livre jeunesse et grand public.

Delphine

Au micro #4 : Anna-Livia Marchionni et « Nomade »

Si vous avez déjà lu les “Chroniques du racisme ordinaire” publiées sur le blog de Couleurs Gaies, alors vous avez un aperçu de ce qui vous attend avec le roman « Nomade, le meilleur endroit du monde » d’Anna-Livia : déjà, parce que la thématique de la discrimination liée à l’orientation sexuelle y est abordée ; mais aussi parce que l’autrice a ce don de jouer habilement avec les mots, nous offrant ainsi une lecture captivante et passionnante. 

Mon avis sur ce livre :

Dans ce roman fraîchement sorti, on fait un léger bond dans le temps où on (re)découvre alors la Russie au début du XXIe siècle : on suit alors Ksusha, une jeune mathématicienne et qui paraît très cérébrale, ainsi que sa rencontre avec Lounia, davantage émotive (qui, en tout cas, le montre), avec qui elle va vivre une belle histoire d’amour. Le récit de leur quotidien est entrecoupé d’anecdotes et de retours dans le passé qui nous permettent d’en savoir plus sur la vie de Ksusha, et notamment sur sa découverte de son homosexualité, son coming-out, ainsi que les réactions qui ont suivi. 

Tout ça sur fond de conservatisme russe et de haine ambiante contre les personnes LGBTQI+ qui sont traquées et prises pour cible. A ce sujet, certains passages, terriblement bouleversants, rendent visibles l’horreur vécue par des personnes homosexuelles à l’époque. Un bel hommage à toutes ces victimes qui n’ont pas été protégées comme il le fallait. 

Ce livre, même s’il est une fiction, est, je trouve, profondément engagé ; il est comme un cri pour tou·te·s celleux qui n’ont pas pu et ne peuvent pas faire porter leurs voix. Lancez-vous urgemment dans cette lecture délicate et rude à la fois !

Interview d’Anna-Livia :

Manon : Tu as publié le roman « Nomade, le meilleur endroit du monde » aux Éditions Maïa en mars dernier. Peux-tu nous le résumer en deux mots ? 

Anna-Livia : En 2013, en Russie, a été votée une loi interdisant la « propagande de l’homosexualité » ; cette loi a laissé la voie libre aux violences exercées contre les homosexuels par des groupes organisés. C’est dans cette Russie que j’ai voulu raconter l’histoire de Ksusha, mathématicienne douée, et de son amour pour Lounia. C’est un roman d’initiation qui raconte la nécessité de la fuite hors de sa famille et de l’exil choisi vers d’autres pays comme derniers recours contre les injustices et les violences, et surtout contre l’effacement de son identité et de ses désirs.

M : Comment t’est venue l’idée d’écrire cette histoire inspirée de faits réels ?

AL : J’avais vaguement connaissance de la situation des minorités sexuelles en Russie, et je suis partie, comme souvent lorsque j’écris, d’un personnage, qui est devenue Ksusha au fil du temps. Je noue des relations imaginaires très fortes avec mes personnages, qui m’accompagnent partout et se construisent presque d’eux-mêmes, mais se trouvent nécessairement modifiés au moment de l’écriture.

M : Y a-t-il une part d’autobiographie dans ce que tu écris ? 

AL : Sûrement, même inévitablement je pense, mais c’est dissimulé derrière l’histoire, les personnages, voire le style d’écriture qui agit comme un vêtement. Je m’ennuie lorsque j’écris sur moi, je préfère la fiction, mais effectivement, je me donne beaucoup dans ce que j’écris, ne serait-ce qu’à travers une vision du monde qui transparaît (j’espère) dans mes histoires, et puis évidemment dans tout ce qui nous échappe quand on écrit.

M : Combien de temps as-tu travaillé sur ce roman avant de l’envoyer à des maisons d’édition ? 

AL : Il y a tout le temps de pré-écriture, avant même que je pense à écrire un roman, pendant lequel le personnage et son histoire mûrissent, ce qui peut durer un an ou plus. J’ai eu besoin de six mois pour la rédaction en elle-même, et du temps encore pour laisser reposer et corriger. Quand je suis lancée, je vais vite, mais l’écriture est finalement la partie émergée du processus, un peu comme le fruit d’un arbre.

M : Pendant tout ce temps de réflexion, d’élaboration et d’écriture, quel lien s’est créé entre toi et tes personnages ? 

AL : Je trouve impudique d’évoquer ce lien. En tous cas, ce lien doit rester tendu pendant tout le temps de l’écriture, même si mon personnage est modifié par le processus d’écriture.

M : En parlant d’écriture : as-tu des habitudes particulières lorsque tu écris ? 

AL : Oui, mais je ne pense pas qu’elles soient nécessaires. C’est une superstition. J’écris à la main, c’est la seule chose qui, je pense, est vraiment importante.

M : As-tu d’autres projets d’écriture en cours ou à venir ? 

AL : Un autre roman, et j’ai rassemblé mes nouvelles pour en faire un recueil.

M : Enfin, qu’aimerais-tu dire à tes lecteur·rices ?

AL : Ce roman n’est pas destiné à n’être lu que par des femmes, lesbiennes ou autres. J’aimerais bien qu’il y ait plus d’hommes qui acceptent de s’intéresser à des histoires qui concernent des femmes, comme le font les femmes depuis des lustres avec les créations masculines ne mettant en scène quasiment que des hommes ; j’aimerais que plus d’hommes acceptent d’hybrider leur regard comme en sont capables les femmes, sans que ce soit une marque d’humilité de leur part. Ça s’appelle s’intéresser à d’autres versions de l’histoire.

*

Si cette interview ou l’avis vous ont convaincu·e·s, vous pouvez vous procurer ce roman sur le site de la maison d’édition Maïa (frais de port offerts) !

Foncez, vous allez vous régaler !

Manon

Discours Relations Internationales à la Marche des Fiertés de Paris, 26 juin 2021


Il y a deux semaines un pays membre de l’Union européenne a voté une loi de censure interdisant tout discours public sur les personnes LGBTQI. Copié-collé de la soi-disant loi russe « anti propagande » cette tentative d’invisibilisation de nos vies dans un pays membre de plein droit de l’Union Européenne est un scandale à dénoncer.

Ce pays c’est la Hongrie et il est membre de l’UE depuis plus de 15 ans. Depuis son entrée dans l’Union les avancées économiques sont importantes tout comme la dégringolade de l’état de droit et des libertés fondamentales de ses citoyen•ne•s. Comment laisser faire un pays à 2h d’avion de Paris où nos camarades LGBTQI sont invisibilisé•e•s et réduit•e•s au silence? Que fait l’Union européenne? Que font les chefs d’état des 26 autres états membres? Et leurs ministres des Affaires étrangères? Comment se contenter de communiqués de presse alors que certains se font tabasser dans le silence? Comment se taire quand porter un drapeau arc-en-ciel dans la rue comme nous aujourd’hui devient un délit?

Le 7 juillet 2018, la gaypride de Budapest s’est arrêtée devant le Parlement.

Nos fiertés ne sont pas illégales, nous ne sommes pas des criminel•le•s. Nous refusons cette Union européenne dédiée uniquement au libre échange et qui se tait face aux régimes répressifs. Nous n’acceptons plus que Bruxelles deviennent une nouvelle Wall Street, les avancées économiques sont une bonne chose mais ce n’est pas suffisant. Le respect de la démocratie, des droits de tou•te•s sans considération d’orientation sexuelle, d’identité de genre, de classe sociale, de confession ou d’origine ethnique c’est mieux.

A chacun•e de nous de prendre nos responsabilités: faites savoir ce qui se passe à l’Est, parlez-en autour de vous, diffusez l’information, sensibilisez vos ami•e•s, vos collègues, vos proches. On ne peut pas aller en week-end clubbing à Budapest et ignorer la chasse aux sorcières que subissent les activistes locaux. Les droits et libertés fondamentales ne sont pas les parts d’un gâteau à se partager en quantité limitée. Nous refusons de les remercier de nous partager les miettes qu’ils daignent nous laisser.

Solidarité avec les militant•e•s hongrois•es! Solidarité

Arnaud Gauthier-Fawas, responsable Relations Internationales et Francophonie à l’Inter-LGBT

La rubrique de D’doc #13

Metz accueillait dernièrement son festival littérature et journalisme, le week-end de la pride. Une occasion rêvée pour enrichir sa bibliothèque et sa collection d’émotions. Le plaisir de manifester dans les rues n’a d’égal que celui des rencontres et plaisirs partagés. Aux abords du stand de ma librairie préférée, j’ai croisé Alain et Marie-Jeanne Génevé. Des locaux comme on dit.

Devant eux, des livres très documentés sur les baies, et celui-ci, La botanique à hauteur d’enfant, qui m’a ramené quelques décennies en arrière. Dans les forêts proches du Saint-Quentin, à tailler le bois, construire des cabanes avec tout ce que la nature nous proposait (clin d’œil en passant à Petite maman de Céline Sciamma). Bref. Ce n’est pas copain des bois, un autre manuel de survie du petit baroudeur forestier. Ce documentaire, édité au Rouergue, est un précieux ouvrage qui mêle connaissances, découvertes et construction. Dans un cheminement éditorial bien dosé, l’enfant de tout âge prend connaissance de la nature qui l’entoure immédiatement. Il peut, grâce aux nombreux dessins et photos, apprendre à reconnaitre les essences, les situer géographiquement, découvrir les meilleurs moments d’observation, selon que le jeune botaniste cherche un bulbe, une feuille, une fleur ou un fruit. Les auteurs, grands-parents professeurs pour leurs petits-enfants, prodiguent des conseils d’utilisation et attirent l’attention sur les espèces proches avec lesquelles la confusion est possible.

Ainsi fait, le lecteur averti saura tirer parti de cette généreuse nature identifiée pour en tirer quelques satisfactions de confection. Sifflet, crécelle, moulin, sarbacane, poupée. Autant de distractions possibles avec deux ou trois bidouilles au fond du sac à dos.
Ce manuel est un cadeau à se faire pour les amoureux de la nature, et pour celles et ceux en devenir. Pour les parents, il est un bel outil de partage pour passer de bons moments avec son enfant, au cœur de la nature environnante. Plutôt de très bon augure à l’approche des vacances d’été !

Delphine

L’Endroit, le club LGBT mythique de Metz rouvre !

L’Endroit est LE club gay et LGBT de Metz, on peut même dire de la Moselle. Il fait partie du paysage, il semble avoir résisté à toutes les modes, toutes les concurrences qu’elles viennent de Metz ou de Nancy. Aujourd’hui le club s’apprête à entrer dans une nouvelle phase de son existence.
Rencontre avec Fabien Rau, figure des nuits messines et patron de L’Endroit.

Fabien, patron de l’Endroit

Couleurs Gaies : Peux-tu nous raconter un peu les origines de L’Endroit ?

Fabien Rau : L’Endroit doit fêter ses 18 ans au milieu de cette année 2021. Mais l’établissement, dont la particularité est bien connue de la communauté LGBT de Metz, remonte bien avant 2003, lorsque le club s’appelait Le Privilège. À cette époque, il était tenu par d’autres personnes, qui en avaient fait un lieu déjà mythique de la scène gay messine. En 2003, mon ancien associé Antoine a voulu perpétuer et garder ce côté si atypique.

CG : Comment toi-même es-tu arrivé à la tête de l’Endroit ?

FR : Pendant mes études à la faculté de Metz, pour gagner de l’argent et pouvoir m’en sortir (tout le monde sait qu’être étudiant n’est pas toujours simple) je voulais travailler, être actif et ne pas manquer les cours en journée pour pouvoir réussir. La seule option était de travailler en bar de nuit ou en discothèque. J’ai tout appris au Cotton Club à St Julien Les Metz. Pendant mon master en communication, j’ai rencontré le DJ de l’époque, Junior Hax, qui m’a fait entrer à l’Endroit pour réaliser des supports de communication, mais aussi pour travailler au bar. Tout est parti de là. 
Par la suite et ne trouvant pas forcément dans ma branche, qui est un domaine assez fermé, j’ai continué à travailler dans la discothèque, en ayant des responsabilités de plus en plus importantes. Au bout d’un an, je suis passé responsable. Et au bout de deux ans, j’ai racheté des parts à Antoine, le gérant de l’époque. Je m’occupais alors de tout : le bar, les équipes, la communication, les soirées… et aussi tous les soucis qui vont avec !  Tenir un club est loin d’être facile… c’est un vrai travail voire plus. C’est un commerce comme les autres.

CG : On dit les clubs gays finis à cause des sites des applications de rencontres et des droits acquis, ce qui ne contraindrait plus nos communautés à se retrouver dans des lieux dédiés. Qu’en penses-tu ?

FR : Il est vrai que les rencontres ont été facilitées par les applications sur nos smartphones. Avant cette technologie, il fallait sortir et ce n’était pas forcément simple. Tout le monde a besoin de voir la personne réellement et pas qu’en photo sur son téléphone. Il faut toujours ce contact humain, ce regard… qui sont la base de la rencontre.  Et c’est tellement plus passionnant.

CG : Quel impact cela a-t-il eu sur le club, sur ses stratégies pour rester attractif ? Comment as-tu vu l’Endroit évoluer depuis ton arrivée ?

FR : Le club n’a pas vraiment été impacté. On ne vient pas qu’à l’Endroit pour draguer. C’est un tout : voir ses amis, voir de nouvelles personnes, danser ou tout simplement boire un verre.  On a fait des partenariats avec Grindr par exemple. Le but était que les personnes inscrites sur ce site pouvaient se rencontrer lors d’une soirée spéciale. Et ça a plutôt bien fonctionné. Le club a évolué avec les mœurs de la société.
Personnellement, avant mon arrivée dans l’établissement, je n’étais pas forcément à l’aise à l’idée de sortir dans le milieu. Cela faisait un peu sectaire, on me met dans une case. Aujourd’hui l’Endroit est populaire pour la communauté LGBT, mais aussi pour les hétéros. Et tout le monde s’adapte bien, car tout le monde se respecte. Et c’est ce que nous cherchons aussi. À notre niveau, on essaye de faire évoluer les mentalités en ne fermant justement pas les portes à un type de clientèle.

CG : Aujourd’hui, tu es toi-même sur le départ, de nouveaux patrons reprennent le club. Pourquoi partir maintenant ?

FR : Je pense qu’il est temps, que j’ai fait mon temps… Douze ans ce n’est pas rien. C’est épuisant, fatigant et j’ai envie de vivre le jour, et pas que la nuit. J’ai depuis trois ans un nouveau job dans mon domaine qui est la communication et le marketing. Peut-être que je vais le regretter ! Non, je vais réellement le regretter mais il faut savoir laisser la place. 
Aussi, il est compliqué de travailler dans le milieu gay et de vivre une vraie relation de couple. J’en ai fait la douloureuse expérience malheureusement. La crise liée au covid m’a aussi ouvert les yeux. Avoir une discothèque, c’est assez instable. Tout peut s’arrêter du jour au lendemain.

CG : Tu peux nous présenter les nouveaux patrons ? Quels sont leurs projets, leurs ambitions pour l’Endroit ? L’Endroit va rester le club LGBT de la ville ?

FR : Christophe et sa femme Joyce sont de Nancy. Ils connaissent bien le monde de la nuit car ils avaient des établissements sur Nancy. Ils ont actuellement une brasserie. Ils ont des idées novatrices et un recul sur l’évolution des discothèques. Pat est de Pont à Mousson. Il est gérant d’un bar dans cette ville. C’est intéressant de mixer tous ces professionnels pour pouvoir avoir de nouvelles ambitions et un regard critique sur l’avenir du club.

CG : Le 9 juillet, les discothèques rouvrent enfin après les fermetures liées à la pandémie du covid 19. Cette période a été pour le moins unique et ce sont les discothèques qui ont payé le prix le plus fort. Comment L’Endroit a-t-il résisté pendant cette période ? Le club risque-t-il de disparaitre comme tant d’autres clubs à cause de la pandémie ?

FR : Nous sommes bien aidés en France et nous avons de la chance. Quand je vois les autres pays comme l’Espagne qui n’ont pratiquement rien eu, on peut s’estimer heureux. Les premiers mois ont vraiment été compliqués. Une bonne partie de notre trésorerie acquise pendant des années a été liquidée. Il a fallu du temps pour que tout se mette en place. On ne gagne pas d’argent, mais on en perd plus… mais le principe d’un commerce est de faire des bénéfices… ce qui n’est pas du tout le cas. Il va falloir recommencer à zéro. Et ne pas voir le bout du tunnel rendait les choses encore moins simples. Maintenant nous espérons que tout va rentrer dans l’ordre, car quelques mois de fermeture de plus n’auraient pas été envisageables.

CG : Vous avez mis à profit ce temps pour rénover le club. Tu peux nous en dire plus ?

FR : Oui nous avons du temps pour repenser la configuration du club. Et il était temps ! Il fallait donner un bon coup de neuf. Nous avons cassé le bar et l’avons changé de place, ce qui permet d’avoir deux espaces réellement distincts. Ce sera plus convivial. Pour le reste, c’est à vous de venir voir. Mais il y a du changement ! Les travaux ont duré assez longtemps et ça vaut le coup d’œil. On recommence à zéro alors autant que tout soit impeccable.

CG : Le 9 juillet, c’est la grande réouverture. Qu’ont prévu les équipes quoi pour le retour de l’Endroit ?

FR : Nous avons prévu le paquet ! Nouveau club, nouveau départ… dans le respect des règles sanitaires. Je n’en dirai pas plus… surprise !

Propos recueillis par Jonathan

Au coeur de la Marche des Fiertés

Samedi 19 juin 2021 se déroulait la Marche des Fiertés de Metz (comme toujours) organisée par Couleurs Gaies.

La banderole de tête de la Marche

Un jour important pour une jeune albanaise positive et joyeuse qui a enfin expérimenté un moment de totale liberté au milieu des siens.
Un jour libérateur pour notre papy préféré de CG qui a raconté son histoire de jeune homo des années 50 à bénévole actif des années 2020.
Un jour à marquer d’une croix rouge dans le calendrier d’un jeune volontaire et d’une bénévole assidue qui ont tou.te.s deux vécu leur première Marche.
Un jour de grande activité pour un étudiant arrivé quelques jours auparavant et déjà investi dans l’organisation.
Un jour historique pour notre antenne du Pays Haut représentée officiellement à Metz un an après sa création !

Un 19 juin 2021 spécial pour l’histoire personnelle de tant d’autres.

Pour moi, c’est un grand moment de cohésion d’équipe monté uniquement à l’aide de bénévoles actifs et motivés qui font que 4500 personnes se rassemblent (avec incitation permanente aux gestes barrières) dans une même volonté d’ouverture aux autres, à tous les autres. Les différences s’effacent, l’objectif est commun.Merci à la si belle bande de volontaires et ami.e.s de CG de contribuer à augmenter la dose de bonheur et de bien-être de chacun.e et à travailler le vivre ensemble de notre société.

La rue des Clercs remplie à l’occasion de la Marche des Fiertés de Metz 2021

Une mention spéciale à ma Team Bar 🍹 de ♥️ si fraîchement constituée, si motivée, si soudée et qui a assuré l’installation, le service et la désinstallation d’une vingtaine de tables dans la rue des Parmentiers de la fin d’après-midi au début de la nuit. You rock.

La Team Bar de CG, presque au complet

Couleurs Gaies, c’est une famille de laquelle je suis fier de faire partie et qu’il est facile de rejoindre. Si vous voulez vivre des moments comme ceux-là (et bien d’autres), c’est simple : on vous attend.

Frédéric, bénévole de Couleurs Gaies

Visibilité Lesbienne #11 : Discours de la Commission VL à la Marche des Fiertés de Metz 2021

Cette année, la Pride n’a pas la même saveur que les années précédentes pour des raisons que nous connaissons toustes.

Pas de fête, pourtant, nous sommes là, vous êtes là, fiers comme toujours. Enchantée.

Moi, je représente la Commission Visibilité Lesbienne de Couleurs Gaies. Ma compagne et moi l’avons reprise en 2020. C’était important pour nous de donner de la visibilité à celles qui vivent la double discrimination d’être femmes et LBT+.

            Un des objectifs majeurs de notre Commission Visibilité Lesbienne, c’est de créer de la convivialité. Vous le savez peut-être, récemment, les espaces en non-mixité ont beaucoup fait parler d’eux, et pas toujours en bien. Pourtant, nous pensons que nous réunir entre nous occasionnellement est primordial. Pourquoi ? Car nous parlons d’expériences communes. De discriminations communes. De joies communes. Nous nous sentons en sécurité car nous nous réunissons avec des personnes qui nous ressemblent et que notre parole ne nous est pas confisquée. Les permanences mensuelles de notre Commission sont en mixité choisie, c’est-à-dire hors hommes cisgenres. Il nous tient à coeur d’offrir un espace safe aux personnes lesbiennes, bisexuelles, pansexuelles, cisgenres ou transgenres, qui s’identifient à notre combat, qui est d’apporter de la visibilité aux femmes LBT+ et queer. La non-mixité est un outil militant. Elle n’est pas une discrimination.

Au micro, Louise

            En parlant de discrimination : où est la PMA pour toustes ? Où est la méthode ROPA pour les couples de femmes ? Où sont les personnes trans ? Où sont les femmes seules ? Où est le remboursement ? Le projet de loi de la PMA a été complètement vidé de son contenu. De trop nombreux amendements ont été rejetés. Comme le dit si bien le philosophe Paul B. Preciado, les corps LGBT+ et queer ont été “politiquement stérilisés”. Il est inutile de nier que les familles homoparentales existent. Il n’y a rien de mal à vouloir faire intervenir la médecine moderne dans notre reproduction. Les couples hétérosexuels le font depuis des dizaines d’années. Pourquoi pas nous ? Je m’indigne que les gens qui débattent de nos droits ne s’intéressent même pas à nos vies. Au point de créer encore plus d’inégalités en bâclant un projet de loi censé en réduire.

Louise et Anna-Livia

            Notre simple existence est politique, puisqu’elle est discutée à l’Assemblée Nationale et au Sénat. Néanmoins, en plus de notre parole et notre présence, nous disposons d’une arme politique importante. Le vote. Demain, c’est les élections régionales et départementales. Demain, je voterai pour quelqu’un qui reconnaît mes droits et qui ne me discriminera pas en raison de mon orientation sexuelle. Je voterai pour quelqu’un qui ne discrimine personne, d’ailleurs. Je voterai pour quelqu’un qui me soutiendra quand je voudrai avoir des enfants. Pour quelqu’un qui n’inclut pas que des personnes blanches, cisgenres, hétérosexuelles, valides, dyadiques, riches, dans sa politique. Pour quelqu’un qui soutient l’interdiction des thérapies de conversion et qui laisse tranquille l’allocation aux adultes handicapés. Pour quelqu’un qui se bat activement pour que la France ne devienne pas une deuxième Pologne, une deuxième Hongrie, une deuxième Tchétchénie. Demain, je voterai pour mes droits, nos droits, vos droits, et je vous invite à faire de même, si vous êtes majeurs. Merci.

Louise (et Manon !), responsables de la Commission Visibilité Lesbienne de Couleurs Gaies

Avant Couleurs Gaies #7 : Tranches de vies – Sharon Stone

C’était comment avant ?

Je vais te raconter mon histoire, à toi qui as vu le jour dans les années 2000.

Moi, je suis née en 1958.

Je ne pourrai pas te donner de dates précises car depuis toujours j’ai un problème avec le temps qui passe, à savoir que je n’ai pas la notion du temps.

Le premier endroit homosexuel que j’ai fréquenté était le KATMANDOU à PARIS tenu par Elula PERRIN qui a, par ailleurs, écrit quelques livres. Je dirais que cela peut se situer dans les années 1978/1980. Ce lieu était exclusivement féminin, mis à part quelques amis d’Elula PERRIN. J’ai connu cet endroit par une publicité à la radio lors de la sortie d’un de ses livres, je me souviens encore du slogan : « Une femme aime les femmes et elle ose le dire ». Ces ouvrages parlaient essentiellement d’amour entre femmes. Cette femme a beaucoup fait avancer les choses pour nous toutes qui étions cachées. Inutile de te dire que j’ai couru acheter discrètement le livre (comprends par là que j’ai dû en acheter 4 d’un coup, histoire de noyer le poisson…).

J’ai donc eu l’adresse de sa discothèque à PARIS et je suis partie le temps d’un week-end. La première fois que je suis entrée au KATMANDOU, je n’avais pas assez de mes deux yeux pour réaliser que j’étais loin d’être la seule homosexuelle (ce que l’on pouvait penser quand on était une ado en 1972 en découvrant sa véritable nature). Malgré tout, c’était PARIS et je devais rentrer à METZ… avec la conscience que même si je découvrais un lieu de rencontre en Moselle, cela ne serait jamais PARIS.

Tu me croiras si tu veux, mais j’ai eu un bol monstre, car n’oublions pas qu’en 1978/1980 nous n’avions pas d’ordinateur personnel muni de moteur de recherche, et que le Minitel – ancêtre de l’ordinateur – n’est venu qu’un peu plus tard. Donc ma chance : une amie hétéro avait croisé en ville une de ses copines accompagnée d’un ami homo qui lui avait proposé de venir boire un verre dans un lieu gay qui s’appelait à l’époque le SPORTING BAR et qui était Place des Paraiges à METZ. Mon amie, qui était et qui est toujours une des rares à connaître ma véritable personnalité m’a de suite téléphoné pour que je me joigne à eux. Et voilà comment j’ai mis le pied dans le milieu gay messin. Cela devait se situer vers 1980/1982. J’ai vite compris la différence entre PARIS et la Province : chez nous, comme les lieux étaient rares, on acceptait les deux sexes : une majorité d’hommes pour une minorité de femmes. Mais j’étais quand même bien, à savoir : plus seule.

A cette même époque où l’on se retrouvait le soir au SPORTING BAR, nous nous retrouvions aussi pour beaucoup en journée dans un café qui s’appelait LA LOUISIANE et qui était situé au Centre Saint-Jacques, Place du Forum. Ensuite ils ont fermé, je ne peux évidemment plus te dire quand, puis s’est ouvert le COLONY BAR, rue Vigne St- Avold à METZ. Là, c’était plus compliqué car un ami à moi m’avait fait savoir que beaucoup de clients du COLONY n’acceptaient pas les femmes parmi eux, mêmes si elles étaient homos. Je ne sais pas si c’est toujours pareil aujourd’hui, mais à l’époque beaucoup de radicaux (j’entends par là les hommes ultra féminisés qu’on appelait « les folles » et les femmes simili mecs) ne s’entendaient absolument pas. Pardonne-moi cette précision, mais à l’époque, elle avait son importance.

Ce que je n’ai jamais compris, c’est que ces deux extrêmes rejetaient le sexe opposé, tout en faisant son possible pour lui ressembler, mais en devenant une caricature de l’être envié et rejeté en même temps.
Tu me suis … ? Parce que moi, personnellement, j’étais perdue. Je trouvais ça tellement stupide, car nous étions déjà une minorité et je ne comprenais pas que l’on ne s’entraide pas. Un soir où j’y étais, deux filles se sont légèrement molestées, à savoir qu’une a mis une gifle à l’autre qui s’est défendue en bousculant la première. Leurs amis sont vite intervenus donc je peux te dire que c’était une légère altercation, mais cela a suffi pour que les propriétaires refusent définitivement l’entrée aux femmes, ayant une bonne excuse pour le faire officiellement.

Il y avait aussi une discothèque qui se trouvait rue des Murs et qui s’appelait LE BIZARROÏDE. Personnellement, j’ai adoré. Il y avait une superbe ambiance, plus de femmes, même si on restait en minorité, bonne musique.

Ensuite, quand le BIZARROÏDE a fermé, l’AMBIGU a ouvert, je crois que c’était à la même adresse. Après la fermeture de l’AMBIGU, c’est la discothèque LE PHÉNOMÈNE qui a ouvert, en Fournirue, en sous-sol. Il y avait moins de monde, car le décor n’était pas terrible, l’ambiance moins cool, mais toujours plus de femmes que dans les bars gays. Tu noteras au passage l’originalité des enseignes… Ensuite, il y a eu une discothèque qui a ouvert à Plantières-Queuleu et qui s’appelait le WAF. Là aussi c’était vraiment bien tant au niveau de l’ambiance qu’au niveau de la musique.

Parallèlement, j’allais aussi sur NANCY dans une discothèque qui s’appelait le Petit PIMS, mais je ne pourrais plus te dire l’adresse. On disait le « petit » PIMS car il y avait un autre PIMS sur NANCY qui lui, était hétéro.

Et j’allais également sur STRASBOURG, à la PÉNICHE, qui en était véritablement une, et qui, une fois par mois organisait une soirée homo femmes. Inutile de te dire que j’y allais souvent et que j’en ai de bons souvenirs…

Tout ce qui précède devait se situer entre 1980/1990. Ensuite je suis partie régulièrement à SARREBRUCK au SHEHERAZADE, discothèque également.

Je suis allée aussi à cette même époque dans quelques bars gays allemands dont je serais incapable de me rappeler les noms. Ce qui m’a le plus frappé chez les femmes allemandes lesbiennes, c’est leur tenue pour sortir en discothèque : la majorité de celles qui étaient masculines sortaient comme elles étaient probablement dans la journée : joggings et chlappes (ou claquettes, comme tu veux) et la bière qu’elles buvaient à même la bouteille.

Peut-être que cela fait cliché, mais c’était quand même assez spécial pour l’époque, pour une française. Le bon côté pour moi, n’étant pas spécialement féminine mais plutôt androgyne à l’époque, c’était que j’avais l’impression d’avoir la féminité et la sensualité de Sharon STONE !

Quand je suis revenue en France, je suis ressortie sur NANCY, le Petit PIMS avait fermé et une autre discothèque avait ouvert en plein centre mais malheureusement je n’arrive plus à me rappeler le nom. Ensuite, au début des années 2000, j’ai connu à METZ le Bar le 1er qui se situait impasse En Chaplerue et qui était tenu par deux sœurs.
Bonne ambiance et bons souvenirs aussi. Nous étions nombreuses à nous y retrouver.

J’ai connu en dernier : L’APPART à METZ près du Tribunal. Mais, entre deux soirées bars ou discothèques, j’ai également connu les bals qui étaient organisés par des bénévoles. Il y avait deux sortes de bals : les bals mixtes et les bals exclusivement féminins organisés par des bénévoles. Les deux étaient très bien et je regrette que vous, les jeunes, vous ne les connaissiez pas. C’est tellement plus sympa que les contacts virtuels… En plus, les bals réunissaient toutes les générations.

J’ai donc pu faire des rencontres et vivre ma vie même si je suis toujours restée très discrète et sans que personne dans mon entourage familial et amical « hétéro », à part quelques rares exceptions, ne soit au courant de ma véritable nature. Il y a une phrase qui dit « Pour vivre heureux, vivons cachés » … Cette phrase n’a pas été dite pour l’homosexualité, mais pour la généralité de la vie. Et plus je vieillis, plus je me rends compte qu’elle est vraie et dans beaucoup de domaines. Dès que tu sors de la normalité, entends par là : tu vis seule et tu es heureuse, tu n’as qu’un seul revenu, le tien (qui plus est en tant que femme cela signifie moins qu’un homme) et tu t’en sors car tu as acheté ton appartement, tu conduis une golf GTI au lieu d’une Clio, bref tu es la femme à abattre. Alors si en plus tu es homo !

Pourquoi je me suis toujours cachée ? Outre le fait qu’une partie de l’explication est ci-dessus, il y a également le fait qu’à mon époque, la perception de l’homosexualité était assez mal vue. Nous étions des malades, des pervers, et en plus, pour les femmes, l’insulte suprême : des mal baisées.

Donc tu apprends vite à te taire. J’ai tenté, au fil de ma vie et au moyen de conversations détournées, d’amener le sujet de l’homosexualité dans une conversation en famille, entre amis et sur mon lieu de travail. Histoire de savoir à qui je pouvais me dévoiler et faire confiance… J’ai vite été édifiée par les propos et réactions autour de moi. D’où le fait que j’aie appris très tôt à me cacher pour mieux vivre.

L’Appart, bar gay et lesbien très en vogue au début des années 2000 situé au rez-de-chaussée de l’immeuble qui a vu naître Paul Verlaine.

Peut-être que si je m’étais mise en ménage avec une femme de façon pérenne, je l’aurais dit à ma famille et à mes amis pour être reconnue en tant que couple. Mais tu sais, en restant seule, je n’en vois pas l’utilité, d’autant qu’une femme qui vit seule a plus de problèmes avec son voisinage s’il sait. Et je ne fais pas de paranoïa. Tu sais, le véritable grand pas sera fait et la véritable tolérance existera quand on n’aura plus à dire son homosexualité. Je ne comprends pas que l’on soit obligé de dire notre nature comme s’il fallait s’en justifier.

Est-ce qu’un hétéro se présente en tant que tel ? Pourquoi nous, nous devons parler de notre orientation? C’est qu’il y a bien toujours un problème… non ? Je rêverais d’un tour de table de 15 personnes où chacun et chacune se présenterait en tant que : hétéro, homo, sado- maso, échangiste, un autre qui dise bien qu’il cocufie sa femme depuis tant d’années tout en lui mentant, et elle de préciser qu’elle trompe son mari avec une femme mais il est clair qu’elle n’est pas homo puisque qu’elle est mariée, etc….

Là, oui, je veux bien parler de mon homosexualité, si chacun dévoile sa sexualité. Parce que c’est forcément ramené à la « sexualité ». On peut toujours parler de tendres sentiments, d’amour, de douceur, de complicité… tout ce que les gens retiennent, c’est deux femmes dans un lit avec la question des plus délicates : qui fait l’homme, qui fait la femme… Mais toutes ces personnes se taisent et nous, nous devons parler ? Pas d’accord. J’ai plus de mal à me justifier, qu’à taire ma nature. Et je n’ai nullement l’impression de duper qui que ce soit, car ma sexualité (tu vois, j’y arrive aussi), mon orientation, plutôt, m’est intime et personnelle comme à chacun.
J’ai quelques rares amis hétéros qui sont au courant de mon homosexualité. Avec eux, je me lâche et suis nature en leur compagnie, car ils ont été formidables. Je m’explique : un jour ils m’ont invitée alors qu’officiellement j’étais célibataire (alors qu’en fait j’avais une amie), ils m’ont simplement dit : on t’invite et tu viens avec ton copain ou ta copine si tu n’es plus célibataire. J’avais bien compris qu’ils avaient saisi et ils me l’ont fait comprendre de manière élégante et discrète. Tu ne peux plus savoir à quel point j’ai été touchée et émue d’avoir des amis aussi précieux. Tu vois, je n’ai pas eu à en parler ni à en justifier. Jamais, jamais ils ne m’ont posé la moindre question sur mon orientation. Avec eux, je suis comme tout le monde sans qu’il y ait eu besoin de parler. C’est cela, pour moi, la véritable tolérance.

En plus, il y a une phrase qui me fait bondir et que j’entends régulièrement autour de moi ainsi que dans les médias quand on parle d’homosexualité : « c’est son choix ». Mais quelle stupidité ! Cela prouve bien que la majorité des gens n’a rien compris.

Comment je le vis ? Mais très bien, car cela a toujours été comme une double personnalité. Non… le terme n’est pas le bon, j’ai toujours eu l’impression d’avoir deux vies, plutôt, et complémentaires de surcroît.

J’ai beaucoup appris de la nature humaine en agissant ainsi et j’ai pu choisir mes amis avec plus de clairvoyance.

Tu vas peut-être penser que je suis une personne qui n’est jamais sortie du placard, selon le terme consacré. Je te laisse ta formule avec tous ses poncifs que tu es en droit de penser. Mais là aussi, peut être que je dérange parmi mes semblables, car je l’ai toujours vécu ainsi : le monde hétéro a toujours été pour moi un monde asexué où se trouve ma famille, une partie de mes amis, le monde du travail, le monde social. Et le monde homo : le monde où j’ai pu me lâcher totalement, m’amuser, m’éclater et bien sûr…aimer. L’équilibre total, pour moi.

Je n’ai pas à me justifier vis-à-vis du monde hétéro, comme je n’ai pas à demander pardon au monde homo pour ma discrétion.
Chacun vit selon sa propre personnalité (entends par là : sa sensibilité, son caractère) et bien sûr, selon son vécu et ses propres expériences qui orientent aussi beaucoup.

J’ai connu des femmes homo qui m’ont fait la morale en me disant qu’elles ne comprenaient pas que je taise mon orientation, je te les situe : certaines sont mariées depuis plus de 30 ans avec un homme hétéro pour la « vitrine », d’autres sont en couple avec leur compagne depuis aussi une trentaine d’années, mais me disent qu’elles ne sont pas homo, qu’il s’agit d’une rencontre, et que cela aurait pu être un homme…

Oui mais voilà… tu as choisi une femme avec qui tu couches (oups pardon : tu dors…) et ce, depuis 30 ans. Alors dans ton langage, t’appelles ça comment ? Et le top du top : celles qui clament haut et fort leur homosexualité en disant qu’elles n’ont aucun problème pour le dire, mais le font savoir autour d’une table où ne siègent que des gays… donc pas trop de risques… et qui me téléphonent après en douce pour me demander de rester discrète car elles travaillent avec une amie à moi qui est hétéro… et qu’il ne faudrait pas que cela se sache… en dehors de la soirée ? Alors tu vois, je préfère encore qu’on me regarde de travers pour ma discrétion plutôt que de ressembler à ce genre d’hypocrisie.

Et toi ? Ça se passe comment pour toi ?

Ce genre de comportement existe-t-il encore en 2020 ?

Concernant les discothèques, bars, bals, il m’arrivait quelques fois d’y aller seule pour y retrouver des connaissances sur place, mais la plupart du temps j’allais chercher mes amis et nous rentrions à plusieurs dans les dits lieux.

Personnellement, je consommais à une table avec mes amis, et nous étions tous là pour faire des connaissances, enfin… pour draguer ! On attendait les slows avec impatience (oui, parce qu’à mon époque il y avait des slows…) en espérant être invitée quand on n’avait pas le courage d’aller demander à l’objet de son désir une danse… Il arrivait aussi quelques fois que le barman vienne avec un verre en disant « telle personne vous l’offre ».

Sinon, on pouvait aussi aller simplement s’asseoir à côté d’une personne qui nous plaisait pour parler, histoire de faire plus ample connaissance. Mais avant : être vigilante et être sûre que la personne n’était pas accompagnée, sinon je peux te dire que la discussion était très vite interrompue et pas de manière agréable… Ceci dit, je pense que rien n’a changé de ce côté- là…

Dans ces lieux qui nous étaient réservés, nous étions nous mêmes, nous nous tenions enlacées, nous nous embrassions.

En dehors de nos lieux de rencontres, nous restions très discrètes, sauf quelques rares femmes qui osaient se promener main dans la main à METZ ou se faire un bisou sur la bouche en pleine ville, mais je peux te dire que cela ne passait pas.

J’ai aussi un peu « dérapé »… ceci dit, personne n’est parfait.

Quand je passais mes soirées au SPORTING BAR je suis sortie avec un ex à un copain homo. Je ne savais pas qu’il était bi, et j’avoue être tombée sous son charme quand il m’a draguée. Il est vrai que je suis plus relations féminines, mais j’avoue qu’un homme bisexuel a une approche de la femme tellement différente d’un homme hétéro… Bref, j’ai craqué pour lui et nous sommes sortis quelques mois ensemble (remarque que maintenant je commence à comprendre pourquoi le COLONY BAR a interdit l’entrée aux femmes…)

Il est malheureusement vrai que c’est plus simple de sortir avec un homme et de pouvoir montrer son amour dans la rue en lui tenant la main et lui faire aussi des bisous. Je pense que cela n’a pas vraiment évolué en 2020 : faire la même chose avec une femme dérange énormément.

Tu sais, je ne sais pas si tel est le cas encore aujourd’hui, mais l’intolérance était des deux côtés…

Quand tu étais affichée « homo » et que l’on te voyait dans les bras d’un homme, tu étais aussitôt rejetée par le monde gay. Cela a aussi beaucoup contribué à ce que je m’adapte aux deux mondes en toute discrétion car selon mes rencontres, j’avais fatalement tort dans un des deux… L’intolérance est partout.

Nous avions organisé avec d’autres femmes un bal de nouvel-an féminin avec buffet qui s’est terminé en pugilat (oui, je sais, nous sommes censées être douces…) car certaines, sous l’emprise de l’alcool, quoique je ne suis pas sûre qu’il faille trouver cette excuse, ont trouvé bon de tout casser, de faire voler les tables avec la nourriture, et certaines de sortir de la salle avec la lèvre éclatée… J’ai été dégoûtée et déçue à vie d’organiser quoique ce soit. Je n’ai pas compris non plus comment il pouvait y avoir autant de violence entre nous…

Alors pour terminer, je dirais que maintenant en tant que femme de 62 ans qui aimerait rencontrer d’autres femmes gays de ma génération, c’est difficile.

Et toi alors ? Je parle, je parle mais j’aimerais beaucoup savoir comment cela se passe pour toi aujourd’hui du haut de tes 18 ou 20 ans. Vis-tu des choses similaires aux miennes ? Est-ce que les mentalités ont changé dans les deux mondes ? (La question me paraît importante pour les DEUX mondes).

J’attends ta réponse avec impatience et te remercie d’avoir pris le temps de me lire.

Sharon Stone (laisse-moi encore rêver…)

Des nouvelles de l’antenne CG du Pays Haut #4

Le 19 juin prochain, toute l’équipe de bénévoles de Couleurs Gaies Pays-Haut Val d’Alzette participera aux côtés de Couleurs Gaies et des associations amies à la Marche des fiertés à Metz. 

Une « première » pour notre toute jeune équipe, sachant qu’en 2020 nous connaissions les débuts de la pandémie de COVID, alors même que notre antenne venait à peine de se constituer… Depuis sa création jusqu’à cette Marche des Fiertés édition 2021, l’équipe souhaite revenir sur sa première année d’existence. 

Même si le territoire de Longwy est historiquement lié à la lutte ouvrière, territoire où se sont toujours brassées les cultures de tous horizons, malheureusement, les LGBTQIA+ y ont souvent été « invisibles » pour ne pas dire « invisibilisés ». Non, qu’ici les gens y soient plus homophobes qu’ailleurs, mais le manque de lieux dédiés et d’une volonté politique forte a considérablement pesé sur l’absence d’initiatives sur ces questions… jusqu’à l’année dernière. 

Depuis quelques mois une dynamique s’est installée sur le Pays-Haut, et l’association a pu créer une antenne grâce à l’aide de nombr.euses bénévoles avec le soutien de communes et d’élu.e.s.  Tout d’abord à Mont-Saint-Martin, puis Longlaville, puis Villerupt, Audun-le-Tiche et Rédange… et bientôt Homécourt. 
Aujourd’hui , nous espérons vraiment que d’autres viendront rejoindre notre initiative et que celle-ci permettra peut-être un jour, la création d’une Marche des Fiertés transfrontalière avec le soutien de Luxembourg et la Belgique. 
Une marche ici même, où il y a plus de 40 ans, les ouvriers se battaient pour la défense de leur droits, et créaient une radio d’expression libre pour « libérer leur paroles » fondée sur des valeurs que nous partageons tou.te.s : celles de la solidarité. Ca aurait « de la gueule » ! 

Dessin de Victor Obscur

Début 2020, nous ignorions tout des difficultés que nous allions rencontrer en partie à cause du contexte de crise sanitaire qui n’a absolument pas facilité les choses. Toutefois le soutien de l’association à Metz, et l’adhésion rapide de nouveaux membres a grandement contribué à laisser émerger une dynamique qui a été jusqu’à attirer l’attention de Mme Elisabeth Moreno, Ministre en charge de l’Egalité entre les Femmes et les Hommes, de la Diversité et de l’Egalité des Chances qui est venue nous rendre visite au lycée de Longwy pour y présenter son plan de lutte contre les haines anti-LGBT en octobre 2020.
Hélas, nous déplorons cependant que la ville choisie par la Ministre n’ait pas marqué une volonté plus forte de nous soutenir alors que sa position STRATEGIQUE aurait mérité une permanence en son coeur et que Couleurs Gaies intervient déjà auprès de centaines d’élèves dans les établissements scolaires (collège, lycée) de Longwy. 
Nous avons multiplié les prises des contacts, envoyé de nombreux mails à la Ville. Ils sont souvent restés sans réponse. 

Lors d’un Conseil Municipal, le Maire Jean Marc-Fournel a même notifié ce refus de nous soutenir en invoquant que le seul soutien financier ne pouvait reposer sur Longwy seule. Hors,  aujourd’hui toutes les plus grosses communes du Pays-Haut et l’Agglomération soutiennent matériellement Couleurs Gaies et Longwy ne figure pas sur cette liste.  Nous avons entendu et lu des belles paroles de la part des élus de Longwy et par la bouche de son 1er adjoint, hélas, peu suivies de faits. 

La jeunesse de Longwy, et même plus globalement toutes les personnes LGBTQI+ du territoire sont ainsi ignorées. 

Nous ne renoncerons pas.

Dans un message sur le mur Facebook de la Ville de Longwy, le maire répondait il y a quelques mois à un commentaire d’un de nos bénévoles pour dire « qu’il ne voyait pas de drapeau arc-en-ciel flotter dans sa ville ».

Le 17 mai dernier, pour la journée mondiale contre les haines anti-LGBT, les villes sus-citées et d’autres (Herserange, Thil, Hussigny-Godbrange…) ont toutes accepté de pavoiser un drapeau en soutien… sauf la ville de Longwy.  Les paroles s’envolent, mais les actes comptent.

Nous souhaitons donc exprimer à toutes les personnes LGBTQ que nous serons vigilants et déterminés à les soutenir, et qu’elles trouveront auprès de nos bénévoles toute le considération qu’elles méritent. 

Chronique du racisme ordinaire #13 Bis Les thérapies de conversion : mise à jour de circonstance

En mars dernier, j’avais écrit une chronique sur les thérapies de conversion, des USA à la France. Comme promis, Laurence Vanceunebrock Mialon, députée LREM de l’Allier, a déposé des propositions de loi pour faire interdire ces thérapies, proposées en France par des groupes religieux (voir plus bas dans la chronique). Or, mardi 11 mai, l’assemblée nationale a décidé de ne pas légiférer à leur propos ; c’est-à-dire de ne pas les interdire. Il m’a donc semblé nécessaire de proposer cette mise à jour de circonstance.

Benoît Berthe Siward, du collectif Rien à guérir, rappelle qu’à Paris ont été identifiées une vingtaine de personnes et d’institutions religieuses pratiquant de telles thérapies (Le Monde, 17 mai 2021). Selon lui, le fait qu’il n’existe pas d’infraction spécifique et de qualification pénale pour ces pratiques empêche de les combattre.

Benoît Berthe Siward

Ce même mardi, la reine d’Angleterre annonçait l’interdiction imminente des thérapies de conversion en Angleterre. Depuis mars 2020, l’Allemagne les a interdites. En 2016, Malte était le premier pays européen a proscrire ces pratiques. Plusieurs régions d’Espagne ont aussi légiféré à ce sujet ces dernières années.

Je n’appelle pas au mimétisme, ni à nous aligner sur nos voisins. Mais pourquoi certains pays, de nombreux pays, accepteraient de reconnaître le danger que représentent les thérapies de conversion, et accepteraient d’agir, de s’engager en conséquence par des mesures réelles et entières, tandis que nous autres coqs français considérons ça comme accessoire ? Sommes-nous des êtres à l’éthique si supérieure que nous pouvons faire l’économie de nous considérer comme tout aussi vulnérables, tout aussi faillibles, que nos voisins européens ? Que nous pouvons nous autoriser à continuer à chanter fièrement notre exception, les pieds dans notre (gros) tas de fumier ? A moins que ce ne soit la tête dans le sable, à la manière des autruches…

Parce que c’est une brèche supplémentaire que nous laissons consciemment ouverte. Je me permets de faire de l’auto-citation en répétant une phrase d’une précédente chronique (Comment le monde change : pas (ou très lentement)) concernant les progrès indéniables des conditions de vie des LGBT+ : « Ces avancées sont encore récentes si on les rapporte aux siècles de discriminations qui les ont précédées ; elles sont donc fragiles, ne l’oublions pas. »

On ne peut décemment pas se payer le luxe de se reposer, avec ce qui se passe en Turquie ou en Pologne (pour ne citer que ces pays).

Chronique du 26 mars

Beaucoup de choses nous arrivent des États-Unis. Des bonnes et des mauvaises. Ainsi en va-t-il des thérapies de conversions adressées aux homosexuels.

Aux USA, selon le documentaire Tu deviendras hétéro mon fils de Caroline Benarrosh diffusé sur France 5 le 8 septembre 2020, 77 000 adolescents passent, volonté de leurs parents, par une ou plusieurs thérapies de conversion auprès de thérapeutes agréés. Ces thérapies sont basées sur un postulat datant des années 50, selon lequel l’homosexualité serait causée par un traumatisme dans l’enfance : abus sexuels de la part du père, trop grande proximité avec la mère, femmes trop influentes dans la famille (les femmes s’avérant souvent être des créatures au magnétisme hautement traumatique). Les prescriptions : viagra, interdiction de parler à sa mère tout en vivant sous le même toit, pour les hommes relations sexuelles avec des femmes, lecture de littérature érotique mettant de préférence en scène des hommes âgés qui usent de leur influence pour violer des hommes plus jeunes (oui, il faut montrer le « vrai visage » de l’homosexualité). Ces adolescents, désireux de répondre aux attentes de leurs parents, se soumettent à ces séances, semaine après semaine, année après année. Et c’est ainsi que les États-Unis, pays de toutes les libertés, laissent courir en toute liberté les thérapeutes qui pourraient vous « guérir » de votre homosexualité, ou bien guérir celle de votre enfant. Au nom de la liberté de décider de changer d’orientation sexuelle. Citons Peter Sprigg, protestant fondamentaliste du « Family research council » de Washington :

« Il ne devrait pas y avoir de loi qui empêche les gens de lutter contre une attraction non souhaitée pour le même sexe. Les parents ont le droit de prendre des décisions médicales pour leurs enfants mineurs. […] Les parents ont le droit de mettre des limites, de poser des normes, et ils doivent encourager leurs enfants à ne pas s’engager dans cette orientation sexuelle. »

Toujours selon ce documentaire, il y aurait plus de 300 000 mineurs homosexuels jetés à la rue chaque années aux USA, et 32% des adolescents qui auraient dû faire face à des pressions venant de leur famille pour changer leur orientation sexuelle.

Selon la pasteure Janet Boynes, il est impossible d’être à la fois gay et chrétien. Or, Janet Boynes est lesbienne ; ou plus exactement, selon ses dires, « était » lesbienne. Elle peut donc se présenter en « preuve vivante » d’une possible sortie de l’homosexualité, d’un possible passage de l’homo à l’hétérosexualité. Selon elle, les abus sexuels qu’elle a subis dans l’enfance l’avaient poussée sur la voie de l’homosexualité et de la drogue ; en effet, le « mode de vie homosexuel », c’est drogue à gogo et décadence démoniaque. Il faudrait peut-être que quelqu’un lui fasse remarquer un jour que si toutes les femmes qui ont subi des agressions sexuelles dans l’enfance ou l’adolescence devenaient lesbiennes, le pourcentage d’homosexualité féminine grimperait en flèche. Donc Janet Boynes prêche avec ferveur et fait des émules non moins fervents. Voici un extrait de sa prose :

« Ce que veut la communauté gay, c’est endoctriner nos enfants. Leur objectif est d’amener un maximum d’enfants dans la vie homosexuelle. »

Comme toujours, pas contre les homosexuels, mais au nom de la protection des enfants (qui ont vraiment bon dos et sont dûment instrumentalisés par les « anti » : qui refuserait de protéger des enfants ?). Ainsi, notre Janet se retrouve à mener fièrement les troupes du mouvement des « ex-gays ».

Alors, peut-on vraiment changer d’orientation sexuelle (en-dehors des questions de fluidités que connaissent certains) ? J’ai horreur de ça, mais je vais me faire momentanément complotiste en posant la fameuse question : « Qu’est-ce qu’il y a derrière ? »

Question que s’est aussi posée le journaliste Wayne Besen, qui a saisi le démon par les cornes pour lui faire cracher le morceau, qui n’était pas des moindres. Ce qu’il a découvert est un paysage de désolation composé d’abstinence sexuelle, de colère étouffée, de dépression, et parfois de tentatives de suicide. Il a retrouvé les traces de plusieurs « ex-gays » qui avouent mentir de manière éhontée sur leur prétendu revirement sexuel : « résister chaque jour, c’est un enfer », disent certains. Donc pour éviter l’enfer dans l’au-delà, vivons le dès à présent, comme ça, ça sera fait.

Et pourtant, les thérapies de conversion ne sont pas près d’arrêter de nuire. Et même, elles ont enfanté des camps de conversion, des sortes d’internats spécialisés où sont adressés les adolescents, parfois très jeunes, lorsque les thérapies hebdomadaires ne suffisent pas. Avec ces camps, on touche bien le fond de l’enfer. Mais comme on dit : « l’enfer est pavé de bonnes intentions ». Là, on a vue sur ses pavés, et il y en a même qui les prennent dans la tronche. Ces camps de conversion, protestants évangéliques, cherchent à extraire le démon qui aurait pris possession des jeunes gays. Selon les témoignages, le programme est varié : lecture de la bible, exorcisme, violences physiques quotidiennes : être giflé, être battu, être frappé contre les murs, être violé par un pasteur pour être dégoûté des hommes, être affamé, être enfermé des mois dans une cellule d’isolement éclairée 24h/24 sans possibilité de s’allonger.

Phénomène difficile à quantifier, difficile à circonscrire ; espérons-le rare et marginal, mais il n’en est que d’autant plus difficile à cerner et à réprimer. Et mieux vaut entraver son développement avant qu’il n’ait pris trop d’ampleur, parce qu’il arrive en France.

En France, pas traces pour le moment de camps de conversion pour adolescents. Mais des thérapies, il en existe. Jean-Loup Adénor et Timothée de Rauglaudre ont infiltré deux de ces groupes qui proposent gracieusement en toute bonne foi, et selon leur vocable, une « restauration de l’identité hétérosexuelle » : Torrent de Vie, groupe protestant évangélique, et Courage, groupe catholique. Les deux enquêteurs en ont tiré un livre : Dieu est amour (2019), où ils témoignent et analysent le fonctionnement et les rouages de ces thérapies, selon eux en plein essor dans notre pays. Pour l’instant, elles semblent s’adresser en priorité aux adultes majeurs et consentants ; les participants auraient en moyenne entre 40 et 50 ans, seraient parfois mariés et souffriraient de leur homosexualité. Le programme est cependant le même qu’aux États-Unis mais s’appuierait sur un autre discours, plus subtil, avançant à mots couverts en ne parlant pas de « maladie » ni de « guérison », mais de « restauration ». On peut visiter leurs sites internet, c’est très instructif ; on y trouve même des témoignages… Selon Torrent de Vie (voir dans Nos bases / Identité brisée, identité restaurée) :

« Nous rappelons aussi la spécificité et la beauté du genre masculin et féminin, et la nécessité d’être réconcilié avec le genre correspondant à son sexe biologique. C’est une étape importante de notre programme, beaucoup étant dans la confusion à propos de cette réalité. »

Ainsi, on comprend qu’hommes et femmes sont créés hétérosexuels et leur homosexualité résulterait d’une déviance qui se serait produite à un moment donné de leur vie. Selon Jean-Loup Adénor et Timothée de Rauglaudre, qui en ont fait l’expérience en direct, l’accueil est toujours bienveillant, et les discours relèvent d’un savant mélange de pseudo-psychologie et de religieux, avec recherche dans le passé d’une cause et de blessures dans la relation aux parents. Mais le fond du discours apparaît rapidement : l’homosexualité est causée par l’influence démoniaque. Donc prières, retraites en communauté de pénitents gays, lectures biblique, « camps d’été » durant lesquels peut être pratiqué l’exorcisme, séances de glossolalie pour laisser parler le Saint Esprit à travers soi… Ces groupes non financés sont convaincus de faire le bien, leur intention première et sincère est d’aider les homosexuels à retrouver la bonne voie… par l’abstinence et la renonciation à toute forme de sexualité.

Sous-texte résolument homophobe. On devrait peut-être leur rappeler à quel point l’enfer est pavé de bonnes intentions. Surtout puisqu’on sait maintenant, grâce au travail d’infiltration des deux journalistes, que les jeunes, les adolescents en plein questionnement, sont des cibles de plus en plus alléchantes. C’est Laurence Vanceunebrock Mialon, députée LREM de l’Allier, qui s’en charge. Elle a proposé une loi pour interdire les thérapies de conversion. En attendant, lorsqu’on visite le site de Torrent de Vie, on se rend compte que la France est truffée de groupes de conversion ; ainsi, rien que dans le Grand Est, on peut sonner à la porte de deux de ses « groupes opérationnels » (sic) et demander à être « aidé dans notre processus de restauration », en toute bonne foi.

Le livre à Metz édition 2021

Vendredi 18 juin – 16H – Arsenal, Salle de l’Esplanade : LA DRAG QUEEN, LA FEMME TRANS ET L’ÉCRIVAIN-E
Quand la littérature s’empare du thème de l’identité genrée et du changement de sexe, elle brouille les binarités et donne des clés de lecture différentes. Du récit de la fascinante culture drag queen depuis les années 80 à la difficulté d’assumer sa révolution intérieure pour une personne transgenre, la fiction nous permet d’appréhender cette marginalité devenue fait de société. Elle nous interroge au plus intime et questionne ce qui fait notre identité.
Avec Julien Dufresne-Lamy (Jolis Jolis Monstres, Belfond), Léonor de Récondo (Point cardinal, Sabine Wespieser), Marion Tillous, maîtresse de conférences en géographie et études de genre, directrice scientifique du Festival International de Géographie de Saint-Dié-des-Vosges 2021
Table ronde animée par Sarah Polacci
En partenariat avec le Festival International de Géographie de Saint-Dié-des-Vosges (du 1er au 3 octobre 2021, thématique « Corps »)

Samedi 19 juin – 17H30 – Saint-Pierre-aux-Nonnains : ET DEMAIN, ON S’AIME COMMENT ?
Si on interrogeait la sexualité, le rapport amoureux que nous nous voulons pour demain ? Et aussi de ce que nous ne voulons plus ? Ces questions recouvrent des enjeux complexes. Nos trois invités partagent leurs réflexions, fruits de leurs enquêtes et de leurs expériences. Avec bienveillance et sans tabou !
Avec Belinda Cannone (Le nouveau nom de l’amour, Stock), Manu Causse (Le point sublime, Thierry Magnier) et Lorraine de Foucher (S’aimer comme on se quitte, Fayard)
Table ronde animée par Christophe Prévost

Dimanche 20 juin – 15H30 – Saint-Pierre-aux-Nonnains : DU NOUVEAU DANS LES RAPPORTS HUMAINS
Contrairement à ce que nous avons longtemps cru, les femmes préhistoriques faisaient bien plus que balayer devant leur grotte ! Cette histoire écrite par des hommes est remise en question et pose celle du rapport masculin/féminin qui régit nos vies. Ne pas tomber dans les archétypes de genre nous engage dans une voie audacieuse de l’égalité entre êtres humains, tout simplement. Et c’est ce pourquoi nos invités se battent.
Avec Gaël Aymon (Silent Boy, Nathan), Wilfrid Lupano (Blanc autour, Dargaud) et Marylène Patou Mathis (L’homme préhistorique est aussi une femme, Allary)
Table ronde animée par Sarah Polacci

Avant Couleurs Gaies #6 : Tranches de vies – Marc

La vie gay à Metz des années 70 à 80 :

À cette époque j’étais un jeune adolescent. En 1968, je n’avais que 12 ans, donc trop jeune pour comprendre vraiment le mouvement de mai 1968 qui prônait la libération sexuelle. Comme pour tous les jeunes de cette époque, l’avenir était déjà dessiné par les parents. 1. Tu vas exercer un métier. 2. Lorsque tu gagneras ta vie, tu pourras te marier. 3. Ensuite tu seras papa.

Ce schéma semblait contesté par les militants de mai 68. Mais la pression sociale, le formatage des esprits avaient encore de beaux jours devant eux.

Afin de ne pas me marginaliser ou de me ridiculiser par rapport à mes copains de classe, j’avais commencé par suivre un « parcours préparatoire » qui consistait à avoir « une petite amie », à lui offrir le cinéma et à flirter, voire même à aller un peu plus loin.

Mais ce rôle imposé par la pression de l’entourage, ne me goûtait guère. Je me disais que l’appétit viendrait probablement en mangeant… mais non. La sexualité ne m’intéressait pas. Oui, je sentais bien une attirance amoureuse pour certains de mes copains, mais je n’imaginais pas encore pouvoir coucher avec un garçon. A cette époque, on ne parlait pas du tout d’homosexualité. S’il pouvait exister des livres sur le sujet, on ne les trouvait nulle part, ni à la bibliothèque, ni dans les librairies. Evidemment mes parents ne parlaient jamais de ce sujet. Sauf une fois devant la télé où passait Charles Trénet, j’entendis mon père dire à un oncle : « je ne comprends pas qu’on laisse encore ce pédé chanter à la télé. On devrait tous les envoyer dans des camps. » Assurément, je ne pouvais pas devenir homosexuel.

Le passage du Sablon :

A l’âge de 15 ans, nous habitions avec mes parents dans un petit village à 15 km de Metz. De temps en temps, lorsque j’avais eu de bonnes notes, j’avais le droit de sortir le soir pour aller au cinéma. Et pour cela j’étais hébergé chez ma grand-mère qui habitait au Sablon. Evidemment, interdiction de rentrer après minuit. Un soir, rentrant du cinéma, en passant sous le passage du Sablon pour rejoindre la rue Kellermann, une « 4L » blanche me barra le passage, quatre hommes en sortirent, me jetèrent à terre et me firent les poches. Je crus d’abord à des voleurs qui voulaient me dépouiller de mon portefeuille. Pas du tout. C’était la BSVP (Brigade de Surveillance de la Voie Publique), une sorte de police municipale en civil censée protéger les citoyens. Ils notèrent mon identité et me demandèrent ce que je faisais là, à 10 heures du soir. Mais apparemment mes explications ne les intéressaient guère. Ils me traitèrent de « petite fiotte » et me dirent que s’ils me revoyaient encore une seule fois au passage du Sablon, mes parents auraient beaucoup d’ennuis. J’étais terrifié.

J’ai évidemment raconté la scène à ma grand- mère puis à mes parents qui ne comprirent pas du tout ce qui s’était passé. Mais pendant des mois, je n’ai plus du tout osé rentrer du cinéma par le passage du Sablon et je faisais un long détour par le passage de l’Amphithéâtre pour ne pas me retrouver dans une telle situation. Ce n’est que des années plus tard que j’ai compris les raisons de cette interpellation brutale. A l’entrée du passage du Sablon se trouvait une vespasienne fréquentée par les homosexuels pour des rencontres furtives. Ce lieu était surveillé par la police et aussi par cette « BSVP ». Les homosexuels qui s’y faisaient attraper étaient menacés, arrêtés et fichés. À 15 ans, je n’avais jamais mis les pieds dans une pissotière et j’étais très loin de penser que tout un monde underground pouvait les fréquenter. Et c’était, à l’époque, pratiquement les seuls lieux de rencontre des homosexuels qui voulaient avoir une sexualité.

La majorité à 18 ans :

Nous sommes en 1974, j’ai 18 ans. A cette époque la majorité civile est encore à 21 ans. Pour les relations hétérosexuelles, les rapports avec des personnes de moins de 15 ans sont interdits, mais autorisés au-delà. Pour les relations homosexuelles, la majorité civile est aussi la majorité sexuelle.

Ce qui signifie qu’il est interdit d’avoir une relation avec une personne du même sexe avant l’âge de 21 ans. A 18 ans j’ai déjà expérimenté l’hétérosexualité mais sans grand intérêt. Je sortais avec les copains dans une petite boite tout ce qu’il y a de plus « hétéro », rue des Huiliers, « La Licorne ». J’ai eu deux ou trois relations sexuelles avec des filles de mon âge, mais… bof. En revanche, je suis secrètement amoureux d’un copain de classe mais encore loin de franchir le pas.
Puis, quelques mois après mon anniversaire, le nouveau Président de la République, Valéry Giscard d’Estaing, baisse la majorité civile de 21 ans à 18 ans. Je suis donc majeur par anticipation. Et comme on ne pouvait pas imaginer une majorité civile à 18 ans et une majorité sexuelle à 21 ans pour les citoyens homos, de manière mécanique, la majorité sexuelle passe à 18 ans pour les homos. Mais elle est toujours à 15 ans pour les hétéros.

Le Cléris :

Nous sommes en 1976. J’ai 20 ans et je viens d’avoir ma première relation sexuelle avec mon copain de classe après quelques années d’hésitations mais surtout de désir enfoui. Visiblement, il est plus émancipé que moi et connaît déjà le milieu homosexuel messin. Un soir il me propose que nous allions ensemble dans le bar homo de Metz qui s’appelle « Le Cléris ».

Je n’avais jamais entendu parler de ce bar et ignorais qu’il pouvait y avoir des bars réservés aux homosexuels, surtout à Metz. Le Cléris se trouve pourtant en plein centre-ville, rue des Clercs. Je suis passé devant des centaines de fois sans me douter qu’il pouvait y avoir là un bar. En effet, il n’y a aucune vitrine, aucune enseigne et juste une lourde porte en bois avec une petite lucarne. En plus il n’ouvre que la nuit. Avec mon copain nous sonnons. La lucarne s’entrouvre et un œil inquisiteur nous dévisage. Comme mon copain est reconnu, la porte s’ouvre. J’entre pour la première fois de ma vie dans un bar homo.

Il y a, à gauche, un long comptoir derrière lequel se trouve la patronne, une femme d’un certain âge qui nous salue gentiment. A droite, des petites alcôves où des hommes de tous âges consomment des cocktails. Au fond, la salle est plus large et elle est bondée.

L’endroit ne fait pas discothèque mais la musique est assez présente. La première chose qui me trouble c’est que le fils de la patronne, qui est le barman de l’établissement, nous fait la bise. A cette époque les garçons ne se faisaient pas la bise, du moins pas en Lorraine. Je trouve ce comportement presque incongru, pas vraiment choquant mais plutôt amusant. Aujourd’hui, évidemment, tout le monde se fait la bise, homo ou hétéro. L’ambiance est plutôt « bon enfant » et la première chose qui me surprend c’est le mélange de clientèles.

J’étais habitué à fréquenter des jeunes de mon âge quand j’allais danser à « la Licorne » ou au « Tiffany », boire un verre à « La Belle Epoque » du centre Saint Jacques, à « La Cigale » près de Bon- Secours ou à « l’Ecurie » sur la place Saint Thiébault. Ces endroits fréquentés par la jeunesse messine n’étaient pas spécialement fermés ni ouverts aux homos mais il fallait rester discret et ne jamais laisser entrevoir le moindre signe de son orientation. Mais là, au Cléris, je m’aperçois qu’il y a des jeunes de mon âge, tous gay, mais aussi des messieurs qui ont visiblement la quarantaine et d’autres encore bien plus âgés.

Et tout ce monde se parle, rigole et s’amuse. Mais il n’y a pas une seule femme dans l’établissement à part la patronne que tout le monde appelle « Mona ».

A peine arrivés, on nous fait la conversation. On est invité à prendre un verre à une table. C’est la première fois de ma vie que je vois des garçons qui se font des petits bisous et se tiennent la main en public. Certains ont l’apparence de « monsieur tout le monde » mais d’autres sont visiblement très efféminés et n’utilisent que le féminin pour parler d’eux ou de leurs copains. Personnellement, je n’étais pas efféminé, et pas très habitué à côtoyer des garçons qui adoptaient les codes de l’autre sexe. Mais tout cela se faisait dans une telle bonne humeur et au milieu des fous rires que j’ai vite apprécié cette ambiance qui me donnait l’impression d’être sur une autre planète. Une planète où on pouvait parler librement, où on n’avait pas besoin de se méfier du voisin, où on pouvait regarder son copain dans les yeux sans risquer pour sa vie. Les garçons venaient au Cléris pas seulement pour y faire des rencontres, mais surtout pour se « lâcher » un peu et être eux-mêmes. Car dans la vie de tous les jours, en famille, en classe, au travail, il fallait toujours être vigilant pour ne rien laisser entrevoir de son orientation sexuelle… sinon c’était la marginalisation immédiate et un non- retour à une vie normale.

Des copains se sont fait virer de chez eux à 15 ans parce que leurs parents avaient découvert leur homosexualité. Et à cette époque, ce n’était pas une situation choquante pour l’opinion publique. Et il n’y avait évidemment aucune structure pour accueillir ces mineurs à la rue sans argent et sans bagages, à part peut-être quelques institutions religieuses pour les remettre sur le droit chemin… et quelques prêtres protecteurs qui pouvaient « consoler » ces pauvres garçons en détresse. Certains étaient aussi condamnés à la prostitution pour survivre. Ils fréquentaient les pissotières de Metz, en particulier celle de Bon Secours, avenue de Verdun, qui était probablement la seule fréquentée par les jeunes garçons prostitués, parmi la dizaine de pissotières de la ville qui ponctuaient un parcours de drague homo.

Le Bizarroïde :

Dans les années qui suivirent d’autres établissements firent leur apparition à Metz. Celui qui deviendra mon QG s’appelait « Le Bizarroïde ». C’était une petite discothèque
située au bas de la rue des Murs. Là aussi il n’y avait aucune enseigne, une porte en bois et une sonnette pour entrer. Mais à la différence du Cléris, on y dansait et il y avait quelques filles. En raison de la musique forte, la clientèle y était plus jeune et moins mélangée qu’au Cléris. Un DJ, appelé Pascal, y passait des imports disco venues des USA via Paris ou Sarrebruck et c’était la fête tous les week-ends. Mais contrairement au Cléris, il n’y avait pas de spectacle de travestis. L’endroit n’était pas clandestin mais il n’apparaissait nulle part dans l’annuaire ou dans la liste des discothèques messines délivrée par l’Office de Tourisme. Il ne faisait aucune pub, ne distribuait aucun flyer. La seule publicité que le Bizarroïde s’est offerte, c’était une pleine page dans le guide gay international « Spartacus ». Ce guide annuel recensait tous les établissements gays d’Europe et il était vendu dans les sex-shops du monde entier. Lorsque le maire de Metz découvrit que sa ville y figurait avec cette pub pour le Bizarroïde, cela a été le début des ennuis pour cette boite. En pleine soirée, la police y intervenait régulièrement. Elle faisait éteindre la musique et allumer les lumières. Pendant une bonne heure,
il était interdit de sortir de l’établissement et les papiers de chaque client étaient contrôlés minutieusement et répertoriés. Ils étaient surtout à la recherche de mineurs de moins de 18 ans pour avoir un prétexte pour faire fermer la boîte. Entre les regards moqueurs et les réflexions homophobes, l’intimidation était aussi un des objectifs de la police. Même dans un des uniques lieux tolérants de la ville, la société nous rappelait que nous n’étions que tolérés et que nous n’étions que des présumés délinquants en sursis.

Je garde de ces années 70 un merveilleux souvenir. Certes, la société était homophobe dans son ensemble et les institutions, (état, police, justice, église, médecine, presse…) étaient tout aussi homophobes. Mais le fait d’arriver à déjouer tous les pièges tendus, pour me remettre dans le droit chemin, me donnait l’impression de combattre chaque jour pour ma liberté. Ma liberté de penser, ma liberté de faire de ma vie

ce que j’en avais décidé. Mais la grande majorité des homosexuels de cette époque ont vécu leur orientation sexuelle avec plus de douleur, surtout dans les villes de province où la pression de la famille ou de la religion était encore plus forte qu’à Paris. Beaucoup se sont mariés et ont fondé une famille avec des enfants, rejetant ou refoulant leur homosexualité comme si c’était une maladie. La plupart d’entre eux n’ont jamais fréquenté les bars homo de l’époque, de peur de franchir un pas irréversible et de reconnaître qu’ils étaient homosexuels.

Ces hommes, mais aussi ces femmes, ont eu une sexualité imposée, sans plaisir et souvent limitée à la procréation. Et pour ceux qui ne pouvaient pas se satisfaire d’une abstinence, il ne restait que des lieux détournés de leur fonction première, comme les pissotières, les parcs ou certains cinémas où on projetait des films pornos hétéro. En y faisant des rencontres furtives et sans lendemain, ils pouvaient ainsi libérer une libido emprisonnée… mais au prix d’un
sentiment de grande culpabilité et de remords de n’avoir pas pu contrôler leur nature. Ceci dit, certains ont réussi aussi à mener cette double vie sans trop de dégâts et j’en ai même connu qui appréciaient cette double vie. Lors de mes rencontres dans le milieu homo, j’ai appris aussi la tolérance et l’acceptation d’autres modes de vie que le mien, sans jugement. Chacun s’arrangeait au mieux pour s’adapter à la société de l’époque. Personnellement, j’ai profité de cette vie en milieu hostile (car je ne passais pas 100 % de ma vie dans les bars gay) pour être plus fort. « Ce qui ne tue pas rend plus fort » disait Nietzsche. Plus fort moralement, plus fort socialement, plus fort professionnellement… et ces petits îlots que constituaient les bars gay m’ont beaucoup aidé à traverser cette période en rechargeant mes batteries.

Arcadie à Montigny (1977) :

Dans les années 70, le paysage associatif homosexuel français est dominé par une seule structure nationale qui s’appelle « Arcadie ». Basée initialement à Paris, Arcadie, grâce à son journal envoyé sur abonnement, a réuni des lecteurs dans les principales villes de province.

Et ces lecteurs y ont créé des représentations locales d’Arcadie. La première réunion constitutive d’Arcadie Metz a lieu le 20 octobre 1974. Elle va rassembler, autour de son fondateur parisien André Baudry, une centaine d’homosexuels, essentiellement masculins et venant de toute la région. Arcadie Metz va organiser des réunions et des sorties dans toute la région. Un bulletin de liaison « Arcadie- Lorraine » regroupant les structures de Metz et de Nancy va être diffusé. Arcadie Metz va même mener des actions locales : lettre à l’Evêque de Metz, intervention auprès de la Direction de la Bibliothèque de Metz qui ne possédait aucun ouvrage sur le sujet de l’homosexualité. Arcadie va lui offrir 5 livres sur le sujet et lui adresser le bulletin national. L’attitude des responsables de la bibliothèque sera d’ailleurs plutôt bienveillante.

Les 23 et 24 mai 1977, a lieu à Metz un événement national touchant la communauté homo. La seule association homosexuelle française, Arcadie, tient son congrès national à la salle Europa (Montigny-lès-Metz). Thème de ce congrès : « Homophilie et Bonheur ». Elle est animée et dirigée par son président André Baudry. Ce colloque connaîtra un incident, car l’entrée en a été refusée à une autre figure du militantisme homosexuel de cette époque, le Pasteur Doucé, prêtre ouvertement homosexuel et dont les idées étaient jugées quelque peu révolutionnaires pour l’association Arcadie, soucieuse de respectabilité. Ce congrès est aussi l’occasion de présenter une enquête effectuée auprès de provinciaux et publiée dans une brochure signée Jérôme Bernay : « Grand’ peur et misère des homophiles français. »

Dépénalisation de l’homosexualité (1981) :

En 1981, la Présidence de Giscard touche à sa fin et le candidat Mitterrand a inscrit dans sa campagne la « dépénalisation de l’homosexualité ». En effet, certains textes votés sous le régime de Vichy n’avaient non seulement jamais été abrogés, comme l’avaient pu être les lois antisémites, mais ils avaient même été aggravés à l’Assemblée Nationale par l’initiative d’un député de Metz en 1960, un dénommé Paul Mirguet.

Ce monsieur avait réussi à faire classer l’homosexualité comme « fléau national ». Son amendement doublait la peine minimum pour outrage public à la pudeur quand il s’agissait de rapports homosexuels.

L’homosexualité au-dessus de 18 ans n’était pas interdite, mais elle était considérée comme une circonstance aggravante dans de nombreuses situations conflictuelles. Dans les actes courants de tous les jours, les homosexuels étaient discriminés : ils ne pouvaient pas avoir accès à certains emplois de fonctionnaires, les couples de garçons ou de filles pouvaient difficilement louer un appartement dont le bail précisait qu’il devait être géré « en bon père de famille », il était difficile de prendre une chambre d’hôtel pour deux garçons, etc… Quant au mariage homosexuel, même les auteurs de science-fiction n’y auraient jamais pensé.

Bref, le 4 août 1982, sous la Présidence de François Mitterrand, c’est la suppression de l’alinéa 2 de l’article 331 du Code Pénal qui condamne « quiconque aura commis un acte impudique ou contre nature avec un individu mineur du même sexe ». Ainsi l’âge de la majorité sexuelle est désormais le même pour les homos comme pour les hétéros, c’est-à-dire 15 ans. Dans la foulée, le ministre de l’Intérieur, Gaston Defferre, fait supprimer les fichiers listant les homosexuels. D’autres mesures discriminatoires disparaissent aussi. Par exemple les journaux gays « non pornographiques » ne sont plus interdits de vente en kiosque.

Mais il faudra encore de nombreuses années pour que ces mesures fassent évoluer les mentalités et la perception de l’homosexualité par l’opinion publique. Et même plusieurs décennies pour que le combat des associations LGBT dénonce les poches de discriminations des homosexuel-le-s qui restaient encore enfuies dans tous les textes législatifs ou règlementaires.

Cette évolution du début des années 80 va avoir de nombreuses conséquences dans la vie de tous les jours des homosexuels. Dans les grandes villes comme Paris, les bars homosexuels ouvrent désormais ouvertement sur la rue y compris dans la journée. C’est la naissance du quartier du Marais, avec des petits bars gays où les prix des consommations sont les mêmes que partout ailleurs mais aussi l’apparition de restaurants et en particulier de coffee-shops gay à mi-chemin entre le salon de thé et le

restaurant à base de produits naturels et bio dans lequel on peut prendre un cocktail de fruits ou un café avec une pâtisserie maison tout en lisant la presse gay.

Et désormais, la clientèle homo et hétéro peut s’y mélanger en toute harmonie. Le mot d’ordre est la tolérance quels que soit l’orientation sexuelle, l’origine ethnique, la classe sociale ou l’âge. Un nouvel art de vivre gay commence à s’imposer. Il sera précurseur et se diluera lentement dans la société.

A Metz aussi, cette évolution va se faire sentir à travers les nouveaux établissements qui vont ouvrir dans la décennie 80. La boîte « Le Bizzaroîde » va fermer ses portes, comme l’avait fait quelques années plus tôt « Le Cléris ». Une partie de l’équipe du Bizarroïde va ouvrir à Moulins-Lès-Metz, la discothèque « Le Privé ». Dans un premier temps, « Le Privé » possèdera une arrière salle à l’entrée réservée uniquement aux garçons, appelée « Les Centurions ».

Mais la tendance était maintenant à une plus grande mixité. Aussi la disparition des Centurions va permettre au Privé de s’agrandir un peu. Si la direction et le personnel du Privé sont tous gay, la clientèle va être très mélangée, à l’image des nouveaux lieux parisiens. Les filles, y compris les lesbiennes, vont y être plus nombreuses. Les garçons, homos ou hétéros, ne seront pas filtrés en fonction de leur orientation sexuelle mais en fonction de leur ouverture d’esprit et de leur acceptation de la différence, de leur respect des filles et de toutes les orientations sexuelles. Et contrairement aux autres boîtes de Metz, les signes d’affections entre personnes du même sexe ne seront pas interdits et chacun pourra s’y sentir à l’aise. Ce qui paraît presque une évidence aujourd’hui était loin de l’être à l’époque.

Sans avoir, comme à Paris, un quartier gay, Metz va connaître d’autres établissements. Certains vont encore maintenir la tradition des lieux clos et discrets comme « Le Colony » dans le quartier Outre-Seille. Ce petit bar nocturne a encore un accès avec lucarne et ne mélange pas les clientèles. Il est 100 % masculin et 100 % gay. En effet, beaucoup d’homosexuels ne se sentaient pas encore prêts à fréquenter des lieux ouverts avec une clientèle mélangée. Ils tenaient à leur discrétion et préféraient rester entre eux, sans le risque d’y croiser leur voisin ou leur collègue de bureau… Et si ce risque existait aussi, le fait que le lieu soit 100 % gay faisait que le voisin ou le collègue était donc aussi homo. Donc le risque d’une « dénonciation » était maîtrisé par un équilibre des peurs.

Pour la petite histoire, un soir de décembre 1982, c’est dans ce bar, que je fréquentais parmi d’autres, que j’ai fait plus ample connaissance avec le garçon qui partage encore toujours ma vie aujourd’hui.

Mais d’autres lieux plus ouverts et plus mélangés vont se créer.

« Le Sporting » est un petit bar situé aussi en Outre-Seille. Ouvert dès l’heure de l’apéritif, il propose des consommations aux prix pratiqués dans un bar de jour et non à ceux d’un établissement nocturne. Il n’y a plus de lucarne mais une porte vitrée. La clientèle y est majoritairement masculine mais pas exclusivement. L’ambiance y est décontractée et on y refait le monde autour du comptoir tenu par un couple de garçons très accueillants.

Par ailleurs, rue des jardins, « L’Éclipse » réussit aussi ce mélange de clientèles. C’est le premier coffee-shop de Metz. Il est ouvert de midi à minuit et propose une carte de « néo- restauration » avec des salades, des clubs- sandwich, des grillades, des pâtisseries maison, des cocktails de jus de fruits frais et du café américain. Les murs accueillent des expositions majoritairement d’artistes gays et une scène accueille des concerts de jazz, de rock, de raï et les premiers artistes messins de musique électronique. Des radios libres de Metz y réalisent des interviews d’artistes en direct et l’établissement organise chaque année, début septembre, une parodie de la fête de la mirabelle : la fête des quetsches. A l’inverse de la fête de la mirabelle, c’est un jury exclusivement féminin qui élit le plus beau travesti de la soirée qui devient la reine des quetsches. Là aussi la clientèle est très mélangée. Le midi, elle est majoritairement féminine car la cuisine est bio et diététique. L’après-midi, les lycéens et les étudiants s’y retrouvent pour regarder les premiers clips vidéo qui sont diffusés par des écrans autour du comptoir en « U ». Et le soir, l’Eclipse accueille une clientèle majoritairement gay et les artistes en sortie de spectacle du théâtre ou du Caveau des Trinitaires tout proches.

La propagation du Sida dans les années 80 va créer une psychose parmi la clientèle qui aura peur de fréquenter les endroits connotés gays, car il a fallu quelques années avant de bien connaître les modes de transmission. La totalité de ces établissements disparaitra avant la fin des années 80.

Au début des années 80, le mouvement Arcadie va être contesté de l’intérieur par une aile « gauche » plus contestataire et plus radicale. Ces militants jugent qu’Arcadie est trop conformiste et n’a jamais fait avancer la cause homosexuelle. Pour gagner en respectabilité, Arcadie a accepté trop de compromissions avec le patriarcat de la société et avec la religion catholique. Pour résumer en deux expressions ce qui va opposer les nouveaux militants de gauche aux adhérents d’Arcadie : Arcadie prône « le droit à l’indifférence », les nouveaux groupes homosexuels prônent, eux, « le droit à LA différence ». Devant une contestation qui va monter parmi la jeunesse, Arcadie va se saborder en 1982, laissant derrière elle de nombreux orphelins qui avaient trouvé dans ce mouvement un refuge. Les associations locales vont aussi exploser.

D’un côté, il y aura les partisans de la ligne « Arcadie » qui vont créer l’association chrétienne « David et Jonathan ». Cette structure existait déjà depuis 1972 mais était juste un groupe de réflexion dépendant d’Arcadie.

Avec la disparition d’Arcadie, elle va donc se transformer en association et ouvrir des représentations régionales. Dans l’Est de la France, elle aura trois groupes, à Metz, Strasbourg et Mulhouse. L’association messine n’a pas de bureau local mais uniquement une boîte postale. Elle organise des sorties, des repas conviviaux chez ses adhérents et des débats sur des sujets qui touchent essentiellement à l’homosexualité et la foi chrétienne. De l’autre côté, il y a le « GLH de Metz » (Groupe de Libération Homosexuelle). Il est créé au tout début des années 80. Pour les adhérents d’Arcadie, il ne s’agit que d’un groupe de gauchistes révolutionnaires.

Le GLH de Metz est effectivement situé clairement à gauche et il prône une rupture avec la société hétéronormée.

Le GLH de Metz a son siège et son adresse postale à la librairie Geronimo, alors située rue du Pont-des-Morts à Metz. Il se réunit tous les mardis à 20h au LSD, rue du Wad Billy dans le quartier Outre-Seille.

David et Jonathan Metz va poursuivre une vie en pointillés à Metz, avec des périodes d’activité et des périodes de silence. La fin des années 80 sera une longue période de silence. Quant au GLH de Metz, il va avoir une vie encore plus brève et disparaître au bout de quelques années.

A la fin des années 80, il n’y aura plus d’associations gays à Metz. Nancy aura connu un parcours différent. Dans la ville ducale, la disparition d’Arcadie en 1982 avait entrainé la création d’une nouvelle structure unique : Gailor (contraction de Gai Lorraine). Gailor regroupait des militants de toutes tendances et elle était bien structurée avec un local permanent, des réunions, des soirées pour assurer son financement et des actions militantes. En 1983, une scission au sein de Gailor va entrainer la création d’une nouvelle association « Gai, Amitié, Initiative ». Cette association va peu à
peu remplacer Gailor mais va surtout réunir des militants des quatre départements lorrains, donc aussi de Metz.

Au milieu des années 80, elle va créer une section à Metz en y organisant, dans un premier temps, des réunions. Puis, peu à peu, les adhérents messins vont être de plus en plus nombreux et Gai Amitié Initiative Metz va peu à peu se dissocier de Nancy. Les premières réunions du groupe messin vont être organisées au coffee- shop l’Eclipse qui va les accueillir une fois par mois. Le débat sur des sujets d’actualité sera généralement suivi d’un repas convivial entre militants. Gai Amitié Initiative disparaîtra à son tour au début des années 90.

Avec l’apparition du Sida et son développement au milieu des années 80, Metz va être dotée d’une représentation locale de Aides : « Aides Lorraine Nord ». L’association messine propose une permanence téléphonique pour la Moselle, chaque mardi soir de 20h à 22h. Elle organise aussi des réunions d’information. Le 1er décembre 1989, deux points d’information sont installés à la gare de Metz et au Centre Saint- Jacques. Des bénévoles y exposent des panneaux pour expliquer les modes de contamination de la maladie et diffusent des projections vidéo.

Il est à noter que cette initiative aura le soutien de la mairie de Metz. Dans les années 90, « Aides Lorraine Nord », bien que n’étant pas spécifiquement une association gay, sera la seule à réunir des militants gays à Metz. Ce n’est qu’en 1999, avec la naissance de « Couleurs Gaies » que Metz retrouvera une association LGBT.

Enfin les lesbiennes auront aussi, en 1988, leur première association messine : « Elseclit ». Il s’agit essentiellement d’une association conviviale et festive qui organise des repas et des sorties entre filles dans différents établissements de la ville. Mais elle aura une vie éphémère.

Les émissions de radio :

Du côté des médias, le phénomène des radios libres, qui fait son apparition en France en 1981, permet à la communauté homosexuelle de faire entendre sa voix. A Metz, les homos disposent d’une libre antenne sur la polémique « Radio Graoully ».

En 1981, chaque semaine une émission de 3 heures pour les gays, présentée par Daniel, Emmanuel et Marc se fait entendre sur cette antenne : « Bleu Marine et Rose Bonbon », qui deviendra « Radio Rose – Radio Bleue » en 1982, est diffusée les vendredis et samedis de 0h à 3h.

En 1983, l’émission s’appelle « Du bout des Lèvres » (1983 – 1984). Malheureusement, Radio Graoully n’émettra que durant quelques années et ce ne sont pas sur les radios survivantes de la Mairie, du Républicain Lorrain ou de l’Évêché que les homosexuels risquent de trouver un micro. Après les années 80, il n’y aura plus aucune émission pour les gays à Metz.

La presse gratuite :

L’association Gay Amitié Initiative éditera un journal trimestriel gratuit envoyé à tous ses adhérents : « Le Chardon Rose ».

Autre média, encore peu répandu à cette époque, la presse gratuite. En septembre 1989, un journal gratuit créé à Strasbourg quelques mois plutôt, « HEP Alsace Lorraine », est distribué dans les lieux gays de Metz et de Nancy.

Des articles sont consacrés à la vie gay en Lorraine et notamment des nombreuses agressions dont sont victimes les homos dans notre région sur les lieux de drague. Car malheureusement, la plus grande visibilité de l’homosexualité n’a pas stoppé pour autant la violence des homophobes. Les coups, injures et meurtres sont très répandus, bien que jamais relatés dans la presse officielle régionale.

Hep propose aussi des reportages sur la vie gay locale, des témoignages, des interviews.

Voilà mon parcours et mon témoignage sur les années 70 et 80 à Metz. J’ai fréquenté tous ces endroits cités et croisé le parcours des militants de l’époque à Metz et ailleurs.

Les informations n’y sont pas exhaustives mais vous trouverez de nombreuses informations complémentaires sur mon site http://www.lorrainegay.com

Marc Devirnoy