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Chronique du racisme ordinaire #13 Bis Les thérapies de conversion : mise à jour de circonstance

En mars dernier, j’avais écrit une chronique sur les thérapies de conversion, des USA à la France. Comme promis, Laurence Vanceunebrock Mialon, députée LREM de l’Allier, a déposé des propositions de loi pour faire interdire ces thérapies, proposées en France par des groupes religieux (voir plus bas dans la chronique). Or, mardi 11 mai, l’assemblée nationale a décidé de ne pas légiférer à leur propos ; c’est-à-dire de ne pas les interdire. Il m’a donc semblé nécessaire de proposer cette mise à jour de circonstance.

Benoît Berthe Siward, du collectif Rien à guérir, rappelle qu’à Paris ont été identifiées une vingtaine de personnes et d’institutions religieuses pratiquant de telles thérapies (Le Monde, 17 mai 2021). Selon lui, le fait qu’il n’existe pas d’infraction spécifique et de qualification pénale pour ces pratiques empêche de les combattre.

Benoît Berthe Siward

Ce même mardi, la reine d’Angleterre annonçait l’interdiction imminente des thérapies de conversion en Angleterre. Depuis mars 2020, l’Allemagne les a interdites. En 2016, Malte était le premier pays européen a proscrire ces pratiques. Plusieurs régions d’Espagne ont aussi légiféré à ce sujet ces dernières années.

Je n’appelle pas au mimétisme, ni à nous aligner sur nos voisins. Mais pourquoi certains pays, de nombreux pays, accepteraient de reconnaître le danger que représentent les thérapies de conversion, et accepteraient d’agir, de s’engager en conséquence par des mesures réelles et entières, tandis que nous autres coqs français considérons ça comme accessoire ? Sommes-nous des êtres à l’éthique si supérieure que nous pouvons faire l’économie de nous considérer comme tout aussi vulnérables, tout aussi faillibles, que nos voisins européens ? Que nous pouvons nous autoriser à continuer à chanter fièrement notre exception, les pieds dans notre (gros) tas de fumier ? A moins que ce ne soit la tête dans le sable, à la manière des autruches…

Parce que c’est une brèche supplémentaire que nous laissons consciemment ouverte. Je me permets de faire de l’auto-citation en répétant une phrase d’une précédente chronique (Comment le monde change : pas (ou très lentement)) concernant les progrès indéniables des conditions de vie des LGBT+ : « Ces avancées sont encore récentes si on les rapporte aux siècles de discriminations qui les ont précédées ; elles sont donc fragiles, ne l’oublions pas. »

On ne peut décemment pas se payer le luxe de se reposer, avec ce qui se passe en Turquie ou en Pologne (pour ne citer que ces pays).

Chronique du 26 mars

Beaucoup de choses nous arrivent des États-Unis. Des bonnes et des mauvaises. Ainsi en va-t-il des thérapies de conversions adressées aux homosexuels.

Aux USA, selon le documentaire Tu deviendras hétéro mon fils de Caroline Benarrosh diffusé sur France 5 le 8 septembre 2020, 77 000 adolescents passent, volonté de leurs parents, par une ou plusieurs thérapies de conversion auprès de thérapeutes agréés. Ces thérapies sont basées sur un postulat datant des années 50, selon lequel l’homosexualité serait causée par un traumatisme dans l’enfance : abus sexuels de la part du père, trop grande proximité avec la mère, femmes trop influentes dans la famille (les femmes s’avérant souvent être des créatures au magnétisme hautement traumatique). Les prescriptions : viagra, interdiction de parler à sa mère tout en vivant sous le même toit, pour les hommes relations sexuelles avec des femmes, lecture de littérature érotique mettant de préférence en scène des hommes âgés qui usent de leur influence pour violer des hommes plus jeunes (oui, il faut montrer le « vrai visage » de l’homosexualité). Ces adolescents, désireux de répondre aux attentes de leurs parents, se soumettent à ces séances, semaine après semaine, année après année. Et c’est ainsi que les États-Unis, pays de toutes les libertés, laissent courir en toute liberté les thérapeutes qui pourraient vous « guérir » de votre homosexualité, ou bien guérir celle de votre enfant. Au nom de la liberté de décider de changer d’orientation sexuelle. Citons Peter Sprigg, protestant fondamentaliste du « Family research council » de Washington :

« Il ne devrait pas y avoir de loi qui empêche les gens de lutter contre une attraction non souhaitée pour le même sexe. Les parents ont le droit de prendre des décisions médicales pour leurs enfants mineurs. […] Les parents ont le droit de mettre des limites, de poser des normes, et ils doivent encourager leurs enfants à ne pas s’engager dans cette orientation sexuelle. »

Toujours selon ce documentaire, il y aurait plus de 300 000 mineurs homosexuels jetés à la rue chaque années aux USA, et 32% des adolescents qui auraient dû faire face à des pressions venant de leur famille pour changer leur orientation sexuelle.

Selon la pasteure Janet Boynes, il est impossible d’être à la fois gay et chrétien. Or, Janet Boynes est lesbienne ; ou plus exactement, selon ses dires, « était » lesbienne. Elle peut donc se présenter en « preuve vivante » d’une possible sortie de l’homosexualité, d’un possible passage de l’homo à l’hétérosexualité. Selon elle, les abus sexuels qu’elle a subis dans l’enfance l’avaient poussée sur la voie de l’homosexualité et de la drogue ; en effet, le « mode de vie homosexuel », c’est drogue à gogo et décadence démoniaque. Il faudrait peut-être que quelqu’un lui fasse remarquer un jour que si toutes les femmes qui ont subi des agressions sexuelles dans l’enfance ou l’adolescence devenaient lesbiennes, le pourcentage d’homosexualité féminine grimperait en flèche. Donc Janet Boynes prêche avec ferveur et fait des émules non moins fervents. Voici un extrait de sa prose :

« Ce que veut la communauté gay, c’est endoctriner nos enfants. Leur objectif est d’amener un maximum d’enfants dans la vie homosexuelle. »

Comme toujours, pas contre les homosexuels, mais au nom de la protection des enfants (qui ont vraiment bon dos et sont dûment instrumentalisés par les « anti » : qui refuserait de protéger des enfants ?). Ainsi, notre Janet se retrouve à mener fièrement les troupes du mouvement des « ex-gays ».

Alors, peut-on vraiment changer d’orientation sexuelle (en-dehors des questions de fluidités que connaissent certains) ? J’ai horreur de ça, mais je vais me faire momentanément complotiste en posant la fameuse question : « Qu’est-ce qu’il y a derrière ? »

Question que s’est aussi posée le journaliste Wayne Besen, qui a saisi le démon par les cornes pour lui faire cracher le morceau, qui n’était pas des moindres. Ce qu’il a découvert est un paysage de désolation composé d’abstinence sexuelle, de colère étouffée, de dépression, et parfois de tentatives de suicide. Il a retrouvé les traces de plusieurs « ex-gays » qui avouent mentir de manière éhontée sur leur prétendu revirement sexuel : « résister chaque jour, c’est un enfer », disent certains. Donc pour éviter l’enfer dans l’au-delà, vivons le dès à présent, comme ça, ça sera fait.

Et pourtant, les thérapies de conversion ne sont pas près d’arrêter de nuire. Et même, elles ont enfanté des camps de conversion, des sortes d’internats spécialisés où sont adressés les adolescents, parfois très jeunes, lorsque les thérapies hebdomadaires ne suffisent pas. Avec ces camps, on touche bien le fond de l’enfer. Mais comme on dit : « l’enfer est pavé de bonnes intentions ». Là, on a vue sur ses pavés, et il y en a même qui les prennent dans la tronche. Ces camps de conversion, protestants évangéliques, cherchent à extraire le démon qui aurait pris possession des jeunes gays. Selon les témoignages, le programme est varié : lecture de la bible, exorcisme, violences physiques quotidiennes : être giflé, être battu, être frappé contre les murs, être violé par un pasteur pour être dégoûté des hommes, être affamé, être enfermé des mois dans une cellule d’isolement éclairée 24h/24 sans possibilité de s’allonger.

Phénomène difficile à quantifier, difficile à circonscrire ; espérons-le rare et marginal, mais il n’en est que d’autant plus difficile à cerner et à réprimer. Et mieux vaut entraver son développement avant qu’il n’ait pris trop d’ampleur, parce qu’il arrive en France.

En France, pas traces pour le moment de camps de conversion pour adolescents. Mais des thérapies, il en existe. Jean-Loup Adénor et Timothée de Rauglaudre ont infiltré deux de ces groupes qui proposent gracieusement en toute bonne foi, et selon leur vocable, une « restauration de l’identité hétérosexuelle » : Torrent de Vie, groupe protestant évangélique, et Courage, groupe catholique. Les deux enquêteurs en ont tiré un livre : Dieu est amour (2019), où ils témoignent et analysent le fonctionnement et les rouages de ces thérapies, selon eux en plein essor dans notre pays. Pour l’instant, elles semblent s’adresser en priorité aux adultes majeurs et consentants ; les participants auraient en moyenne entre 40 et 50 ans, seraient parfois mariés et souffriraient de leur homosexualité. Le programme est cependant le même qu’aux États-Unis mais s’appuierait sur un autre discours, plus subtil, avançant à mots couverts en ne parlant pas de « maladie » ni de « guérison », mais de « restauration ». On peut visiter leurs sites internet, c’est très instructif ; on y trouve même des témoignages… Selon Torrent de Vie (voir dans Nos bases / Identité brisée, identité restaurée) :

« Nous rappelons aussi la spécificité et la beauté du genre masculin et féminin, et la nécessité d’être réconcilié avec le genre correspondant à son sexe biologique. C’est une étape importante de notre programme, beaucoup étant dans la confusion à propos de cette réalité. »

Ainsi, on comprend qu’hommes et femmes sont créés hétérosexuels et leur homosexualité résulterait d’une déviance qui se serait produite à un moment donné de leur vie. Selon Jean-Loup Adénor et Timothée de Rauglaudre, qui en ont fait l’expérience en direct, l’accueil est toujours bienveillant, et les discours relèvent d’un savant mélange de pseudo-psychologie et de religieux, avec recherche dans le passé d’une cause et de blessures dans la relation aux parents. Mais le fond du discours apparaît rapidement : l’homosexualité est causée par l’influence démoniaque. Donc prières, retraites en communauté de pénitents gays, lectures biblique, « camps d’été » durant lesquels peut être pratiqué l’exorcisme, séances de glossolalie pour laisser parler le Saint Esprit à travers soi… Ces groupes non financés sont convaincus de faire le bien, leur intention première et sincère est d’aider les homosexuels à retrouver la bonne voie… par l’abstinence et la renonciation à toute forme de sexualité.

Sous-texte résolument homophobe. On devrait peut-être leur rappeler à quel point l’enfer est pavé de bonnes intentions. Surtout puisqu’on sait maintenant, grâce au travail d’infiltration des deux journalistes, que les jeunes, les adolescents en plein questionnement, sont des cibles de plus en plus alléchantes. C’est Laurence Vanceunebrock Mialon, députée LREM de l’Allier, qui s’en charge. Elle a proposé une loi pour interdire les thérapies de conversion. En attendant, lorsqu’on visite le site de Torrent de Vie, on se rend compte que la France est truffée de groupes de conversion ; ainsi, rien que dans le Grand Est, on peut sonner à la porte de deux de ses « groupes opérationnels » (sic) et demander à être « aidé dans notre processus de restauration », en toute bonne foi.

Le livre à Metz édition 2021

Vendredi 18 juin – 16H – Arsenal, Salle de l’Esplanade : LA DRAG QUEEN, LA FEMME TRANS ET L’ÉCRIVAIN-E
Quand la littérature s’empare du thème de l’identité genrée et du changement de sexe, elle brouille les binarités et donne des clés de lecture différentes. Du récit de la fascinante culture drag queen depuis les années 80 à la difficulté d’assumer sa révolution intérieure pour une personne transgenre, la fiction nous permet d’appréhender cette marginalité devenue fait de société. Elle nous interroge au plus intime et questionne ce qui fait notre identité.
Avec Julien Dufresne-Lamy (Jolis Jolis Monstres, Belfond), Léonor de Récondo (Point cardinal, Sabine Wespieser), Marion Tillous, maîtresse de conférences en géographie et études de genre, directrice scientifique du Festival International de Géographie de Saint-Dié-des-Vosges 2021
Table ronde animée par Sarah Polacci
En partenariat avec le Festival International de Géographie de Saint-Dié-des-Vosges (du 1er au 3 octobre 2021, thématique « Corps »)

Samedi 19 juin – 17H30 – Saint-Pierre-aux-Nonnains : ET DEMAIN, ON S’AIME COMMENT ?
Si on interrogeait la sexualité, le rapport amoureux que nous nous voulons pour demain ? Et aussi de ce que nous ne voulons plus ? Ces questions recouvrent des enjeux complexes. Nos trois invités partagent leurs réflexions, fruits de leurs enquêtes et de leurs expériences. Avec bienveillance et sans tabou !
Avec Belinda Cannone (Le nouveau nom de l’amour, Stock), Manu Causse (Le point sublime, Thierry Magnier) et Lorraine de Foucher (S’aimer comme on se quitte, Fayard)
Table ronde animée par Christophe Prévost

Dimanche 20 juin – 15H30 – Saint-Pierre-aux-Nonnains : DU NOUVEAU DANS LES RAPPORTS HUMAINS
Contrairement à ce que nous avons longtemps cru, les femmes préhistoriques faisaient bien plus que balayer devant leur grotte ! Cette histoire écrite par des hommes est remise en question et pose celle du rapport masculin/féminin qui régit nos vies. Ne pas tomber dans les archétypes de genre nous engage dans une voie audacieuse de l’égalité entre êtres humains, tout simplement. Et c’est ce pourquoi nos invités se battent.
Avec Gaël Aymon (Silent Boy, Nathan), Wilfrid Lupano (Blanc autour, Dargaud) et Marylène Patou Mathis (L’homme préhistorique est aussi une femme, Allary)
Table ronde animée par Sarah Polacci

Avant Couleurs Gaies #6 : Tranches de vies – Marc

La vie gay à Metz des années 70 à 80 :

À cette époque j’étais un jeune adolescent. En 1968, je n’avais que 12 ans, donc trop jeune pour comprendre vraiment le mouvement de mai 1968 qui prônait la libération sexuelle. Comme pour tous les jeunes de cette époque, l’avenir était déjà dessiné par les parents. 1. Tu vas exercer un métier. 2. Lorsque tu gagneras ta vie, tu pourras te marier. 3. Ensuite tu seras papa.

Ce schéma semblait contesté par les militants de mai 68. Mais la pression sociale, le formatage des esprits avaient encore de beaux jours devant eux.

Afin de ne pas me marginaliser ou de me ridiculiser par rapport à mes copains de classe, j’avais commencé par suivre un « parcours préparatoire » qui consistait à avoir « une petite amie », à lui offrir le cinéma et à flirter, voire même à aller un peu plus loin.

Mais ce rôle imposé par la pression de l’entourage, ne me goûtait guère. Je me disais que l’appétit viendrait probablement en mangeant… mais non. La sexualité ne m’intéressait pas. Oui, je sentais bien une attirance amoureuse pour certains de mes copains, mais je n’imaginais pas encore pouvoir coucher avec un garçon. A cette époque, on ne parlait pas du tout d’homosexualité. S’il pouvait exister des livres sur le sujet, on ne les trouvait nulle part, ni à la bibliothèque, ni dans les librairies. Evidemment mes parents ne parlaient jamais de ce sujet. Sauf une fois devant la télé où passait Charles Trénet, j’entendis mon père dire à un oncle : « je ne comprends pas qu’on laisse encore ce pédé chanter à la télé. On devrait tous les envoyer dans des camps. » Assurément, je ne pouvais pas devenir homosexuel.

Le passage du Sablon :

A l’âge de 15 ans, nous habitions avec mes parents dans un petit village à 15 km de Metz. De temps en temps, lorsque j’avais eu de bonnes notes, j’avais le droit de sortir le soir pour aller au cinéma. Et pour cela j’étais hébergé chez ma grand-mère qui habitait au Sablon. Evidemment, interdiction de rentrer après minuit. Un soir, rentrant du cinéma, en passant sous le passage du Sablon pour rejoindre la rue Kellermann, une « 4L » blanche me barra le passage, quatre hommes en sortirent, me jetèrent à terre et me firent les poches. Je crus d’abord à des voleurs qui voulaient me dépouiller de mon portefeuille. Pas du tout. C’était la BSVP (Brigade de Surveillance de la Voie Publique), une sorte de police municipale en civil censée protéger les citoyens. Ils notèrent mon identité et me demandèrent ce que je faisais là, à 10 heures du soir. Mais apparemment mes explications ne les intéressaient guère. Ils me traitèrent de « petite fiotte » et me dirent que s’ils me revoyaient encore une seule fois au passage du Sablon, mes parents auraient beaucoup d’ennuis. J’étais terrifié.

J’ai évidemment raconté la scène à ma grand- mère puis à mes parents qui ne comprirent pas du tout ce qui s’était passé. Mais pendant des mois, je n’ai plus du tout osé rentrer du cinéma par le passage du Sablon et je faisais un long détour par le passage de l’Amphithéâtre pour ne pas me retrouver dans une telle situation. Ce n’est que des années plus tard que j’ai compris les raisons de cette interpellation brutale. A l’entrée du passage du Sablon se trouvait une vespasienne fréquentée par les homosexuels pour des rencontres furtives. Ce lieu était surveillé par la police et aussi par cette « BSVP ». Les homosexuels qui s’y faisaient attraper étaient menacés, arrêtés et fichés. À 15 ans, je n’avais jamais mis les pieds dans une pissotière et j’étais très loin de penser que tout un monde underground pouvait les fréquenter. Et c’était, à l’époque, pratiquement les seuls lieux de rencontre des homosexuels qui voulaient avoir une sexualité.

La majorité à 18 ans :

Nous sommes en 1974, j’ai 18 ans. A cette époque la majorité civile est encore à 21 ans. Pour les relations hétérosexuelles, les rapports avec des personnes de moins de 15 ans sont interdits, mais autorisés au-delà. Pour les relations homosexuelles, la majorité civile est aussi la majorité sexuelle.

Ce qui signifie qu’il est interdit d’avoir une relation avec une personne du même sexe avant l’âge de 21 ans. A 18 ans j’ai déjà expérimenté l’hétérosexualité mais sans grand intérêt. Je sortais avec les copains dans une petite boite tout ce qu’il y a de plus « hétéro », rue des Huiliers, « La Licorne ». J’ai eu deux ou trois relations sexuelles avec des filles de mon âge, mais… bof. En revanche, je suis secrètement amoureux d’un copain de classe mais encore loin de franchir le pas.
Puis, quelques mois après mon anniversaire, le nouveau Président de la République, Valéry Giscard d’Estaing, baisse la majorité civile de 21 ans à 18 ans. Je suis donc majeur par anticipation. Et comme on ne pouvait pas imaginer une majorité civile à 18 ans et une majorité sexuelle à 21 ans pour les citoyens homos, de manière mécanique, la majorité sexuelle passe à 18 ans pour les homos. Mais elle est toujours à 15 ans pour les hétéros.

Le Cléris :

Nous sommes en 1976. J’ai 20 ans et je viens d’avoir ma première relation sexuelle avec mon copain de classe après quelques années d’hésitations mais surtout de désir enfoui. Visiblement, il est plus émancipé que moi et connaît déjà le milieu homosexuel messin. Un soir il me propose que nous allions ensemble dans le bar homo de Metz qui s’appelle « Le Cléris ».

Je n’avais jamais entendu parler de ce bar et ignorais qu’il pouvait y avoir des bars réservés aux homosexuels, surtout à Metz. Le Cléris se trouve pourtant en plein centre-ville, rue des Clercs. Je suis passé devant des centaines de fois sans me douter qu’il pouvait y avoir là un bar. En effet, il n’y a aucune vitrine, aucune enseigne et juste une lourde porte en bois avec une petite lucarne. En plus il n’ouvre que la nuit. Avec mon copain nous sonnons. La lucarne s’entrouvre et un œil inquisiteur nous dévisage. Comme mon copain est reconnu, la porte s’ouvre. J’entre pour la première fois de ma vie dans un bar homo.

Il y a, à gauche, un long comptoir derrière lequel se trouve la patronne, une femme d’un certain âge qui nous salue gentiment. A droite, des petites alcôves où des hommes de tous âges consomment des cocktails. Au fond, la salle est plus large et elle est bondée.

L’endroit ne fait pas discothèque mais la musique est assez présente. La première chose qui me trouble c’est que le fils de la patronne, qui est le barman de l’établissement, nous fait la bise. A cette époque les garçons ne se faisaient pas la bise, du moins pas en Lorraine. Je trouve ce comportement presque incongru, pas vraiment choquant mais plutôt amusant. Aujourd’hui, évidemment, tout le monde se fait la bise, homo ou hétéro. L’ambiance est plutôt « bon enfant » et la première chose qui me surprend c’est le mélange de clientèles.

J’étais habitué à fréquenter des jeunes de mon âge quand j’allais danser à « la Licorne » ou au « Tiffany », boire un verre à « La Belle Epoque » du centre Saint Jacques, à « La Cigale » près de Bon- Secours ou à « l’Ecurie » sur la place Saint Thiébault. Ces endroits fréquentés par la jeunesse messine n’étaient pas spécialement fermés ni ouverts aux homos mais il fallait rester discret et ne jamais laisser entrevoir le moindre signe de son orientation. Mais là, au Cléris, je m’aperçois qu’il y a des jeunes de mon âge, tous gay, mais aussi des messieurs qui ont visiblement la quarantaine et d’autres encore bien plus âgés.

Et tout ce monde se parle, rigole et s’amuse. Mais il n’y a pas une seule femme dans l’établissement à part la patronne que tout le monde appelle « Mona ».

A peine arrivés, on nous fait la conversation. On est invité à prendre un verre à une table. C’est la première fois de ma vie que je vois des garçons qui se font des petits bisous et se tiennent la main en public. Certains ont l’apparence de « monsieur tout le monde » mais d’autres sont visiblement très efféminés et n’utilisent que le féminin pour parler d’eux ou de leurs copains. Personnellement, je n’étais pas efféminé, et pas très habitué à côtoyer des garçons qui adoptaient les codes de l’autre sexe. Mais tout cela se faisait dans une telle bonne humeur et au milieu des fous rires que j’ai vite apprécié cette ambiance qui me donnait l’impression d’être sur une autre planète. Une planète où on pouvait parler librement, où on n’avait pas besoin de se méfier du voisin, où on pouvait regarder son copain dans les yeux sans risquer pour sa vie. Les garçons venaient au Cléris pas seulement pour y faire des rencontres, mais surtout pour se « lâcher » un peu et être eux-mêmes. Car dans la vie de tous les jours, en famille, en classe, au travail, il fallait toujours être vigilant pour ne rien laisser entrevoir de son orientation sexuelle… sinon c’était la marginalisation immédiate et un non- retour à une vie normale.

Des copains se sont fait virer de chez eux à 15 ans parce que leurs parents avaient découvert leur homosexualité. Et à cette époque, ce n’était pas une situation choquante pour l’opinion publique. Et il n’y avait évidemment aucune structure pour accueillir ces mineurs à la rue sans argent et sans bagages, à part peut-être quelques institutions religieuses pour les remettre sur le droit chemin… et quelques prêtres protecteurs qui pouvaient « consoler » ces pauvres garçons en détresse. Certains étaient aussi condamnés à la prostitution pour survivre. Ils fréquentaient les pissotières de Metz, en particulier celle de Bon Secours, avenue de Verdun, qui était probablement la seule fréquentée par les jeunes garçons prostitués, parmi la dizaine de pissotières de la ville qui ponctuaient un parcours de drague homo.

Le Bizarroïde :

Dans les années qui suivirent d’autres établissements firent leur apparition à Metz. Celui qui deviendra mon QG s’appelait « Le Bizarroïde ». C’était une petite discothèque
située au bas de la rue des Murs. Là aussi il n’y avait aucune enseigne, une porte en bois et une sonnette pour entrer. Mais à la différence du Cléris, on y dansait et il y avait quelques filles. En raison de la musique forte, la clientèle y était plus jeune et moins mélangée qu’au Cléris. Un DJ, appelé Pascal, y passait des imports disco venues des USA via Paris ou Sarrebruck et c’était la fête tous les week-ends. Mais contrairement au Cléris, il n’y avait pas de spectacle de travestis. L’endroit n’était pas clandestin mais il n’apparaissait nulle part dans l’annuaire ou dans la liste des discothèques messines délivrée par l’Office de Tourisme. Il ne faisait aucune pub, ne distribuait aucun flyer. La seule publicité que le Bizarroïde s’est offerte, c’était une pleine page dans le guide gay international « Spartacus ». Ce guide annuel recensait tous les établissements gays d’Europe et il était vendu dans les sex-shops du monde entier. Lorsque le maire de Metz découvrit que sa ville y figurait avec cette pub pour le Bizarroïde, cela a été le début des ennuis pour cette boite. En pleine soirée, la police y intervenait régulièrement. Elle faisait éteindre la musique et allumer les lumières. Pendant une bonne heure,
il était interdit de sortir de l’établissement et les papiers de chaque client étaient contrôlés minutieusement et répertoriés. Ils étaient surtout à la recherche de mineurs de moins de 18 ans pour avoir un prétexte pour faire fermer la boîte. Entre les regards moqueurs et les réflexions homophobes, l’intimidation était aussi un des objectifs de la police. Même dans un des uniques lieux tolérants de la ville, la société nous rappelait que nous n’étions que tolérés et que nous n’étions que des présumés délinquants en sursis.

Je garde de ces années 70 un merveilleux souvenir. Certes, la société était homophobe dans son ensemble et les institutions, (état, police, justice, église, médecine, presse…) étaient tout aussi homophobes. Mais le fait d’arriver à déjouer tous les pièges tendus, pour me remettre dans le droit chemin, me donnait l’impression de combattre chaque jour pour ma liberté. Ma liberté de penser, ma liberté de faire de ma vie

ce que j’en avais décidé. Mais la grande majorité des homosexuels de cette époque ont vécu leur orientation sexuelle avec plus de douleur, surtout dans les villes de province où la pression de la famille ou de la religion était encore plus forte qu’à Paris. Beaucoup se sont mariés et ont fondé une famille avec des enfants, rejetant ou refoulant leur homosexualité comme si c’était une maladie. La plupart d’entre eux n’ont jamais fréquenté les bars homo de l’époque, de peur de franchir un pas irréversible et de reconnaître qu’ils étaient homosexuels.

Ces hommes, mais aussi ces femmes, ont eu une sexualité imposée, sans plaisir et souvent limitée à la procréation. Et pour ceux qui ne pouvaient pas se satisfaire d’une abstinence, il ne restait que des lieux détournés de leur fonction première, comme les pissotières, les parcs ou certains cinémas où on projetait des films pornos hétéro. En y faisant des rencontres furtives et sans lendemain, ils pouvaient ainsi libérer une libido emprisonnée… mais au prix d’un
sentiment de grande culpabilité et de remords de n’avoir pas pu contrôler leur nature. Ceci dit, certains ont réussi aussi à mener cette double vie sans trop de dégâts et j’en ai même connu qui appréciaient cette double vie. Lors de mes rencontres dans le milieu homo, j’ai appris aussi la tolérance et l’acceptation d’autres modes de vie que le mien, sans jugement. Chacun s’arrangeait au mieux pour s’adapter à la société de l’époque. Personnellement, j’ai profité de cette vie en milieu hostile (car je ne passais pas 100 % de ma vie dans les bars gay) pour être plus fort. « Ce qui ne tue pas rend plus fort » disait Nietzsche. Plus fort moralement, plus fort socialement, plus fort professionnellement… et ces petits îlots que constituaient les bars gay m’ont beaucoup aidé à traverser cette période en rechargeant mes batteries.

Arcadie à Montigny (1977) :

Dans les années 70, le paysage associatif homosexuel français est dominé par une seule structure nationale qui s’appelle « Arcadie ». Basée initialement à Paris, Arcadie, grâce à son journal envoyé sur abonnement, a réuni des lecteurs dans les principales villes de province.

Et ces lecteurs y ont créé des représentations locales d’Arcadie. La première réunion constitutive d’Arcadie Metz a lieu le 20 octobre 1974. Elle va rassembler, autour de son fondateur parisien André Baudry, une centaine d’homosexuels, essentiellement masculins et venant de toute la région. Arcadie Metz va organiser des réunions et des sorties dans toute la région. Un bulletin de liaison « Arcadie- Lorraine » regroupant les structures de Metz et de Nancy va être diffusé. Arcadie Metz va même mener des actions locales : lettre à l’Evêque de Metz, intervention auprès de la Direction de la Bibliothèque de Metz qui ne possédait aucun ouvrage sur le sujet de l’homosexualité. Arcadie va lui offrir 5 livres sur le sujet et lui adresser le bulletin national. L’attitude des responsables de la bibliothèque sera d’ailleurs plutôt bienveillante.

Les 23 et 24 mai 1977, a lieu à Metz un événement national touchant la communauté homo. La seule association homosexuelle française, Arcadie, tient son congrès national à la salle Europa (Montigny-lès-Metz). Thème de ce congrès : « Homophilie et Bonheur ». Elle est animée et dirigée par son président André Baudry. Ce colloque connaîtra un incident, car l’entrée en a été refusée à une autre figure du militantisme homosexuel de cette époque, le Pasteur Doucé, prêtre ouvertement homosexuel et dont les idées étaient jugées quelque peu révolutionnaires pour l’association Arcadie, soucieuse de respectabilité. Ce congrès est aussi l’occasion de présenter une enquête effectuée auprès de provinciaux et publiée dans une brochure signée Jérôme Bernay : « Grand’ peur et misère des homophiles français. »

Dépénalisation de l’homosexualité (1981) :

En 1981, la Présidence de Giscard touche à sa fin et le candidat Mitterrand a inscrit dans sa campagne la « dépénalisation de l’homosexualité ». En effet, certains textes votés sous le régime de Vichy n’avaient non seulement jamais été abrogés, comme l’avaient pu être les lois antisémites, mais ils avaient même été aggravés à l’Assemblée Nationale par l’initiative d’un député de Metz en 1960, un dénommé Paul Mirguet.

Ce monsieur avait réussi à faire classer l’homosexualité comme « fléau national ». Son amendement doublait la peine minimum pour outrage public à la pudeur quand il s’agissait de rapports homosexuels.

L’homosexualité au-dessus de 18 ans n’était pas interdite, mais elle était considérée comme une circonstance aggravante dans de nombreuses situations conflictuelles. Dans les actes courants de tous les jours, les homosexuels étaient discriminés : ils ne pouvaient pas avoir accès à certains emplois de fonctionnaires, les couples de garçons ou de filles pouvaient difficilement louer un appartement dont le bail précisait qu’il devait être géré « en bon père de famille », il était difficile de prendre une chambre d’hôtel pour deux garçons, etc… Quant au mariage homosexuel, même les auteurs de science-fiction n’y auraient jamais pensé.

Bref, le 4 août 1982, sous la Présidence de François Mitterrand, c’est la suppression de l’alinéa 2 de l’article 331 du Code Pénal qui condamne « quiconque aura commis un acte impudique ou contre nature avec un individu mineur du même sexe ». Ainsi l’âge de la majorité sexuelle est désormais le même pour les homos comme pour les hétéros, c’est-à-dire 15 ans. Dans la foulée, le ministre de l’Intérieur, Gaston Defferre, fait supprimer les fichiers listant les homosexuels. D’autres mesures discriminatoires disparaissent aussi. Par exemple les journaux gays « non pornographiques » ne sont plus interdits de vente en kiosque.

Mais il faudra encore de nombreuses années pour que ces mesures fassent évoluer les mentalités et la perception de l’homosexualité par l’opinion publique. Et même plusieurs décennies pour que le combat des associations LGBT dénonce les poches de discriminations des homosexuel-le-s qui restaient encore enfuies dans tous les textes législatifs ou règlementaires.

Cette évolution du début des années 80 va avoir de nombreuses conséquences dans la vie de tous les jours des homosexuels. Dans les grandes villes comme Paris, les bars homosexuels ouvrent désormais ouvertement sur la rue y compris dans la journée. C’est la naissance du quartier du Marais, avec des petits bars gays où les prix des consommations sont les mêmes que partout ailleurs mais aussi l’apparition de restaurants et en particulier de coffee-shops gay à mi-chemin entre le salon de thé et le

restaurant à base de produits naturels et bio dans lequel on peut prendre un cocktail de fruits ou un café avec une pâtisserie maison tout en lisant la presse gay.

Et désormais, la clientèle homo et hétéro peut s’y mélanger en toute harmonie. Le mot d’ordre est la tolérance quels que soit l’orientation sexuelle, l’origine ethnique, la classe sociale ou l’âge. Un nouvel art de vivre gay commence à s’imposer. Il sera précurseur et se diluera lentement dans la société.

A Metz aussi, cette évolution va se faire sentir à travers les nouveaux établissements qui vont ouvrir dans la décennie 80. La boîte « Le Bizzaroîde » va fermer ses portes, comme l’avait fait quelques années plus tôt « Le Cléris ». Une partie de l’équipe du Bizarroïde va ouvrir à Moulins-Lès-Metz, la discothèque « Le Privé ». Dans un premier temps, « Le Privé » possèdera une arrière salle à l’entrée réservée uniquement aux garçons, appelée « Les Centurions ».

Mais la tendance était maintenant à une plus grande mixité. Aussi la disparition des Centurions va permettre au Privé de s’agrandir un peu. Si la direction et le personnel du Privé sont tous gay, la clientèle va être très mélangée, à l’image des nouveaux lieux parisiens. Les filles, y compris les lesbiennes, vont y être plus nombreuses. Les garçons, homos ou hétéros, ne seront pas filtrés en fonction de leur orientation sexuelle mais en fonction de leur ouverture d’esprit et de leur acceptation de la différence, de leur respect des filles et de toutes les orientations sexuelles. Et contrairement aux autres boîtes de Metz, les signes d’affections entre personnes du même sexe ne seront pas interdits et chacun pourra s’y sentir à l’aise. Ce qui paraît presque une évidence aujourd’hui était loin de l’être à l’époque.

Sans avoir, comme à Paris, un quartier gay, Metz va connaître d’autres établissements. Certains vont encore maintenir la tradition des lieux clos et discrets comme « Le Colony » dans le quartier Outre-Seille. Ce petit bar nocturne a encore un accès avec lucarne et ne mélange pas les clientèles. Il est 100 % masculin et 100 % gay. En effet, beaucoup d’homosexuels ne se sentaient pas encore prêts à fréquenter des lieux ouverts avec une clientèle mélangée. Ils tenaient à leur discrétion et préféraient rester entre eux, sans le risque d’y croiser leur voisin ou leur collègue de bureau… Et si ce risque existait aussi, le fait que le lieu soit 100 % gay faisait que le voisin ou le collègue était donc aussi homo. Donc le risque d’une « dénonciation » était maîtrisé par un équilibre des peurs.

Pour la petite histoire, un soir de décembre 1982, c’est dans ce bar, que je fréquentais parmi d’autres, que j’ai fait plus ample connaissance avec le garçon qui partage encore toujours ma vie aujourd’hui.

Mais d’autres lieux plus ouverts et plus mélangés vont se créer.

« Le Sporting » est un petit bar situé aussi en Outre-Seille. Ouvert dès l’heure de l’apéritif, il propose des consommations aux prix pratiqués dans un bar de jour et non à ceux d’un établissement nocturne. Il n’y a plus de lucarne mais une porte vitrée. La clientèle y est majoritairement masculine mais pas exclusivement. L’ambiance y est décontractée et on y refait le monde autour du comptoir tenu par un couple de garçons très accueillants.

Par ailleurs, rue des jardins, « L’Éclipse » réussit aussi ce mélange de clientèles. C’est le premier coffee-shop de Metz. Il est ouvert de midi à minuit et propose une carte de « néo- restauration » avec des salades, des clubs- sandwich, des grillades, des pâtisseries maison, des cocktails de jus de fruits frais et du café américain. Les murs accueillent des expositions majoritairement d’artistes gays et une scène accueille des concerts de jazz, de rock, de raï et les premiers artistes messins de musique électronique. Des radios libres de Metz y réalisent des interviews d’artistes en direct et l’établissement organise chaque année, début septembre, une parodie de la fête de la mirabelle : la fête des quetsches. A l’inverse de la fête de la mirabelle, c’est un jury exclusivement féminin qui élit le plus beau travesti de la soirée qui devient la reine des quetsches. Là aussi la clientèle est très mélangée. Le midi, elle est majoritairement féminine car la cuisine est bio et diététique. L’après-midi, les lycéens et les étudiants s’y retrouvent pour regarder les premiers clips vidéo qui sont diffusés par des écrans autour du comptoir en « U ». Et le soir, l’Eclipse accueille une clientèle majoritairement gay et les artistes en sortie de spectacle du théâtre ou du Caveau des Trinitaires tout proches.

La propagation du Sida dans les années 80 va créer une psychose parmi la clientèle qui aura peur de fréquenter les endroits connotés gays, car il a fallu quelques années avant de bien connaître les modes de transmission. La totalité de ces établissements disparaitra avant la fin des années 80.

Au début des années 80, le mouvement Arcadie va être contesté de l’intérieur par une aile « gauche » plus contestataire et plus radicale. Ces militants jugent qu’Arcadie est trop conformiste et n’a jamais fait avancer la cause homosexuelle. Pour gagner en respectabilité, Arcadie a accepté trop de compromissions avec le patriarcat de la société et avec la religion catholique. Pour résumer en deux expressions ce qui va opposer les nouveaux militants de gauche aux adhérents d’Arcadie : Arcadie prône « le droit à l’indifférence », les nouveaux groupes homosexuels prônent, eux, « le droit à LA différence ». Devant une contestation qui va monter parmi la jeunesse, Arcadie va se saborder en 1982, laissant derrière elle de nombreux orphelins qui avaient trouvé dans ce mouvement un refuge. Les associations locales vont aussi exploser.

D’un côté, il y aura les partisans de la ligne « Arcadie » qui vont créer l’association chrétienne « David et Jonathan ». Cette structure existait déjà depuis 1972 mais était juste un groupe de réflexion dépendant d’Arcadie.

Avec la disparition d’Arcadie, elle va donc se transformer en association et ouvrir des représentations régionales. Dans l’Est de la France, elle aura trois groupes, à Metz, Strasbourg et Mulhouse. L’association messine n’a pas de bureau local mais uniquement une boîte postale. Elle organise des sorties, des repas conviviaux chez ses adhérents et des débats sur des sujets qui touchent essentiellement à l’homosexualité et la foi chrétienne. De l’autre côté, il y a le « GLH de Metz » (Groupe de Libération Homosexuelle). Il est créé au tout début des années 80. Pour les adhérents d’Arcadie, il ne s’agit que d’un groupe de gauchistes révolutionnaires.

Le GLH de Metz est effectivement situé clairement à gauche et il prône une rupture avec la société hétéronormée.

Le GLH de Metz a son siège et son adresse postale à la librairie Geronimo, alors située rue du Pont-des-Morts à Metz. Il se réunit tous les mardis à 20h au LSD, rue du Wad Billy dans le quartier Outre-Seille.

David et Jonathan Metz va poursuivre une vie en pointillés à Metz, avec des périodes d’activité et des périodes de silence. La fin des années 80 sera une longue période de silence. Quant au GLH de Metz, il va avoir une vie encore plus brève et disparaître au bout de quelques années.

A la fin des années 80, il n’y aura plus d’associations gays à Metz. Nancy aura connu un parcours différent. Dans la ville ducale, la disparition d’Arcadie en 1982 avait entrainé la création d’une nouvelle structure unique : Gailor (contraction de Gai Lorraine). Gailor regroupait des militants de toutes tendances et elle était bien structurée avec un local permanent, des réunions, des soirées pour assurer son financement et des actions militantes. En 1983, une scission au sein de Gailor va entrainer la création d’une nouvelle association « Gai, Amitié, Initiative ». Cette association va peu à
peu remplacer Gailor mais va surtout réunir des militants des quatre départements lorrains, donc aussi de Metz.

Au milieu des années 80, elle va créer une section à Metz en y organisant, dans un premier temps, des réunions. Puis, peu à peu, les adhérents messins vont être de plus en plus nombreux et Gai Amitié Initiative Metz va peu à peu se dissocier de Nancy. Les premières réunions du groupe messin vont être organisées au coffee- shop l’Eclipse qui va les accueillir une fois par mois. Le débat sur des sujets d’actualité sera généralement suivi d’un repas convivial entre militants. Gai Amitié Initiative disparaîtra à son tour au début des années 90.

Avec l’apparition du Sida et son développement au milieu des années 80, Metz va être dotée d’une représentation locale de Aides : « Aides Lorraine Nord ». L’association messine propose une permanence téléphonique pour la Moselle, chaque mardi soir de 20h à 22h. Elle organise aussi des réunions d’information. Le 1er décembre 1989, deux points d’information sont installés à la gare de Metz et au Centre Saint- Jacques. Des bénévoles y exposent des panneaux pour expliquer les modes de contamination de la maladie et diffusent des projections vidéo.

Il est à noter que cette initiative aura le soutien de la mairie de Metz. Dans les années 90, « Aides Lorraine Nord », bien que n’étant pas spécifiquement une association gay, sera la seule à réunir des militants gays à Metz. Ce n’est qu’en 1999, avec la naissance de « Couleurs Gaies » que Metz retrouvera une association LGBT.

Enfin les lesbiennes auront aussi, en 1988, leur première association messine : « Elseclit ». Il s’agit essentiellement d’une association conviviale et festive qui organise des repas et des sorties entre filles dans différents établissements de la ville. Mais elle aura une vie éphémère.

Les émissions de radio :

Du côté des médias, le phénomène des radios libres, qui fait son apparition en France en 1981, permet à la communauté homosexuelle de faire entendre sa voix. A Metz, les homos disposent d’une libre antenne sur la polémique « Radio Graoully ».

En 1981, chaque semaine une émission de 3 heures pour les gays, présentée par Daniel, Emmanuel et Marc se fait entendre sur cette antenne : « Bleu Marine et Rose Bonbon », qui deviendra « Radio Rose – Radio Bleue » en 1982, est diffusée les vendredis et samedis de 0h à 3h.

En 1983, l’émission s’appelle « Du bout des Lèvres » (1983 – 1984). Malheureusement, Radio Graoully n’émettra que durant quelques années et ce ne sont pas sur les radios survivantes de la Mairie, du Républicain Lorrain ou de l’Évêché que les homosexuels risquent de trouver un micro. Après les années 80, il n’y aura plus aucune émission pour les gays à Metz.

La presse gratuite :

L’association Gay Amitié Initiative éditera un journal trimestriel gratuit envoyé à tous ses adhérents : « Le Chardon Rose ».

Autre média, encore peu répandu à cette époque, la presse gratuite. En septembre 1989, un journal gratuit créé à Strasbourg quelques mois plutôt, « HEP Alsace Lorraine », est distribué dans les lieux gays de Metz et de Nancy.

Des articles sont consacrés à la vie gay en Lorraine et notamment des nombreuses agressions dont sont victimes les homos dans notre région sur les lieux de drague. Car malheureusement, la plus grande visibilité de l’homosexualité n’a pas stoppé pour autant la violence des homophobes. Les coups, injures et meurtres sont très répandus, bien que jamais relatés dans la presse officielle régionale.

Hep propose aussi des reportages sur la vie gay locale, des témoignages, des interviews.

Voilà mon parcours et mon témoignage sur les années 70 et 80 à Metz. J’ai fréquenté tous ces endroits cités et croisé le parcours des militants de l’époque à Metz et ailleurs.

Les informations n’y sont pas exhaustives mais vous trouverez de nombreuses informations complémentaires sur mon site http://www.lorrainegay.com

Marc Devirnoy

Pourquoi adhérer à CG ? #18

Suite à une mutation professionnelle en juillet 2020 nous avons quitté la région parisienne pour nous installer en Lorraine. Après plusieurs mois à découvrir la région, nous avons souhaité trouver une association en phase avec nos convictions et nos valeurs, pour rencontrer des personnes et nous investir pour la cause LGBTQI+.

Amandine et Claire

À Paris, nous aurions voulu nous impliquer comme nous le faisons actuellement avec Couleurs Gaies, mais par manque de temps et un emploi du temps complexes cela nous était impossible. Ici à Metz cela nous a été plus facile de nous engager en nous impliquant très régulièrement. Couleurs Gaies a alors été une évidence puisque l’une d’entre nous avait déjà été adhérente il y a 20 ans, mais surtout parce que c’est une association impliquée pour la défense des droits LGBTQI+ et de par son implantation à Metz.

Claire et Amandine

Suite à notre adhésion et divers rdv / formations, nous avons souhaité participer encore plus activement en prenant à notre charge diverses missions comme l’intendance et le ménage, ainsi qu’en intégrant la Team Bar. Notre engagement nous a déjà permis de partager notre expérience, participer à diverses actions de l’association et de rencontrer des personnes partageant nos valeurs. Il est donc important de s’engager dans des causes qui nous sont chères pour s’épanouir pleinement et trouver un équilibre.

Amandine et Claire

La rubrique de D’doc #12

Voir sa vie en manga. Imaginer des scènes en format bande-dessinée pour occulter la vie réelle, l’adoucir. Quand on est une adolescente japonaise, c’est un peu le quotidien, d’autant plus quand sa vraie vie est bien chaotique, entre des parents à côté de la plaque et des camarades de classe loin d’en être, menés par une harceleuse qui n’en dit pas le nom, trop tabou. D’ailleurs serait-ce bien du harcèlement, ou de simples brimades comme le minimise l’héroïne du roman ? Accepter signifie faire montre de sa faiblesse. Au Japon en tout cas, dont la civilisation millénaire refuse toute forme de non maîtrise de soi. Pas un crayon plus haut que l’autre. En classe, au lycée, dans la ville, en famille.

Dans Chère Fubuki Katana, paru en 2019 chez Casterman, Annelise Heurtier propose une plongée au pays des printemps magnifiques sous les cerisiers en fleurs. Pour les adolescents tout autant à l’aube de leur vie, le propos est tout autre, plus âpre, plus enclin à l’ijime qu’à la contemplation des tons rosés. L’ijime, c’est le harcèlement, qui, comme le rappelle l’autrice, est très courant dans le milieu scolaire et professionnel, notamment au Japon, pays où le groupe prime sur l’individu. Pour Emi, il est très difficile de faire face. Fille unique, elle se confie aux caresses et miaulements d’un matou dans un bar à chats. Jusqu’à ce qu’une rencontre la sorte de sa torpeur, réveille en elle de nouveaux sentiments, l’amène à questionner son environnement, familial, lycéen, amical.
A force de converser avec Hana, qui ressemble à l’un de ses personnages de mangas préférés, Emi développe une nouvelle facette de sa personnalité. Ou bien sort elle tout simplement du monde de l’enfance ? Avec des rêves qui se dissipent dans un même mouvement qu’une meilleure compréhension de soi, de son environnement immédiat. Un nouveau regard porté sur ses parents en premier lieu. Des événements qui forcent l’empowerment de la jeune fille et la poussent dans ses retranchements quand ils conduisent à une immense déception. Mais ne faut-il pas en passer par là pour dépasser toutes les autres épreuves ? Une lecture captivante, à partir des années collège.

Delphine

Avant Couleurs Gaies #5 : Tranches de vies – François

« Je suis arrivé à Metz en 1962. J’avais 25 ans, j’étais célibataire, je vivais seul« 

J’avais connu un camarade de classe entre 15 et 18 ans avec lequel j’avais vécu une relation très douce et je sortais d’une période d’abstinence totale de 5 ans que m’avaient imposé le service militaire pendant la guerre d’Algérie et le traitement d’une tuberculose pulmonaire.

Pour la première fois de ma vie, en dehors des contraintes professionnelles, j’étais libre, loin de ma famille, hors du cadre scolaire, dégagé des obligations militaires, en bonne santé et je gagnais correctement ma vie.

En 1962, la crise du logement était encore très sensible. Un célibataire trouvait plus facilement une chambre meublée chez une dame veuve, qu’un studio correct pour s’installer seul. Je disposais d’un logement « sous contrôle ». Ceci ne me permettait pas de recevoir un ami, surtout si cet ami n’était pas « de bonnes mœurs ». Les bonnes mœurs voulaient qu’un garçon de 25 ans se choisisse une jeune fille pour se fiancer puis se marier. Etant homosexuel je ne pouvais pas, honnêtement, envisager cet avenir, mais j’espérais vivre correctement mon homosexualité. C’était une illusion !

Marché couvert de Metz, années 1960

En 1962 Metz était une ville bourgeoise, active. On y voyait des commerces de petites tailles. On allait chez untel pour la boucherie, chez tel autre pour les légumes frais, etc. On y travaillait dans des bureaux en col et cravate. La religion était omniprésente. Les casernes y livraient des groupes de militaires qui se promenaient les bras ballants devant les monuments. À 18h30 l’animation cessait. Les commerçants tiraient leurs rideaux, les employés rentraient chez eux. Au-delà de 20h, les rues se vidaient, seules quelques brasseries allumaient leurs lampes.

Puis la nuit tombait. Une nouvelle vie sortait d’on ne sait où, furtive, composée d’hommes seuls qui ne parlaient pas, échangeaient un regard, se suivaient.

Jamais je n’aurais pensé que Metz pouvait accueillir, la nuit venue, autant d’homosexuels. Les lieux de rencontre s’avéraient être nombreux.

Les pissotières

J’en ai connu 7. J’arrivais à Metz par le Pont de Fer et à l’entrée du Pont des Morts, sur la droite au- dessus de la rive de la Moselle, il y en avait une, modeste, en béton préfabriqué.

La suivante était place de la Comédie, à côté du Temple Neuf, belle construction en pierre, équipée de 6 petites loges carrelées avec une recherche esthétique, un bel édicule.

Puis en montant vers la cathédrale on en trouvait une sous le large escalier d’entrée au marché couvert, un long boyau un peu sombre.

En traversant la ville on arrivait près de la Porte Serpenoise à une petite construction cubique ; il fallait entrer par une chicane qui cachait l’intérieur aux regards venant de la rue et on trouvait là 3 murs plats carrelés de blanc.

Plus loin, la rue de Verdun est un boulevard très large avec deux voies de circulation et un terre- plein central. Sur ce terre-plein existait une petite construction cubique originale ; l’entrée, au milieu d’une façade donnait sur un mur qui obligeait à se faufiler soit à droite, soit à gauche ; à l’intérieur entre la droite et la gauche il y avait une cloison qui ne montait pas jusqu’au plafond et sur laquelle étaient accrochés les goguenots ; un homme de bonne taille occupé à satisfaire ses besoins, pouvait, par-dessus la cloison, voir ce qui se passait dans le goguenot de l’autre côté.

Plus loin, à l’entrée du Pont du Sablon, dans le talus se cachait une pissotière et puis en passant devant la gare, on en trouvait une identique à l’entrée du pont de la place Mazelle.

On entrait dans une pissotière. Il y avait déjà des hommes alignés. On choisissait une place libre. Aussitôt quelqu’un venait se placer à côté. Le regard se posait sur le sexe, puis la main et éventuellement la bouche. Quelques fois l’échange allait jusqu’à la sodomie, mais rarement.


Parcours des vespasiennes dans les années 50, 60, 70 dans le centre de Metz :
Dans les années 60, l’Ile du Saulcy n’est pas encore devenue le centre de la drague homo. La porte Serpenoise ne sera plus visitée à partir des années 70 et Bon-Secours (sur le terreplein central de la rue de Verdun) va devenir le point le plus chaud de la ville. Les travestis et prostitués vont aussi se localiser sur la rue de Verdun, en marge de la prostitution « classique » des filles rue Pasteur et rue Lafayette. Ce n’est que dans les années 80 que les tasses vont disparaître peu à peu et que la drague homo va se déplacer au Saulcy, sur les berges de la Moselle et de la Seille. Les prostitués travestis émigreront alors du coté de l’avenue Jean XXIII.

Les lieux de rencontre

J’en ai connu deux. L’île du Saulcy était d’accès très libre. On pouvait garer sa voiture partout et puis descendre sur un sentier piéton qui fait le tour de l’île au bord de l’eau dans un espace un peu sauvage garni de bosquets.

De l’autre côté de Metz, depuis la porte des Allemands on peut joindre deux sentiers qui longent la Seille de part et d’autre. Ces deux sentiers se rejoignent sur un petit pont piéton près de la rencontre de la Seille avec la Moselle. L’endroit était très sauvage.

Sur ces lieux, les hommes marchaient lentement, se croisaient, échangeaient un regard, s’arrêtaient, un passait derrière un bosquet, l’autre le suivait. Là tout était possible. Parfois un troisième homme, un quatrième, …, venaient s’adjoindre.

Dès la jouissance satisfaite les hommes se séparaient et partaient à grands pas chacun de leur côté. Parfois un seul partait. Souvent aucun mot n’avait été échangé.

On entrait dans une pissotière. Il y avait déjà des hommes alignés. On choisissait une place libre. Aussitôt quelqu’un venait se placer à côté. Le regard se posait sur le sexe, puis la main et éventuellement la bouche. Quelques fois l’échange allait jusqu’à la sodomie, mais rarement.


L’île de Saulcy en 2021, ancien lieu de drague très prisé des
hommes homosexuels dans les années 80.

Le parking de la piscine square du Luxembourg

On s’y garait librement.

Parfois l’homme quittait sa voiture et allait à la rencontre d’autres hommes sous les arches du Pont des Morts ; l’endroit était très discret et tout y était permis. Parfois l’homme attendait dans sa voiture qu’une autre voiture vienne se placer à côté ou qu’un piéton s’arrête tout près. On se retrouvait à deux dans une voiture, on pouvait se parler, se toucher, se donner du plaisir. Quelques fois une voiture emmenait le couple ou deux voitures partaient en se suivant. Dans tous ces lieux, il n’existait aucun moyen d’assurer la salubrité.

Conclusion

Peut-être existait-il d’autres lieux que je n’ai pas connus, mais le tableau est suffisamment sombre comme cela. Un hétérosexuel non averti qui, par hasard, aurait mis un pied dans un de ces lieux se serait sauvé en jurant que l’homosexualité était un vice honteux. Un homosexuel qui s’y arrêtait poussé par une pulsion sexuelle, une fois l’acte accompli, se sauvait en jurant que l’homosexualité était un vice honteux.

Souvent, seul dans ma chambre en soirée, je suis allé à Metz, contre mon gré, en me disant que je ne m’arrêterais pas. Et puis au pont du Saulcy la voiture entrait sur l’île, mais je ne m’y arrêterais pas.

Et puis je voyais un garçon, je le regardais, je le suivais, mais je ne m’arrêterais pas. Et puis le garçon disparaissait dans les bosquets, il fallait que j’aille voir, mais juste voir. Il attendait, j’entrais dans son jeu. Alors quand je revenais à ma voiture en courant, j’étais souillé, honteux, déprimé.

En 1962 et longtemps après, toute la société rejetait l’homosexualité, les lois la condamnait, la minorité homosexuelle se cachait. Il aura fallu des décennies pour qu’on commence à reconnaître que l’homosexualité n’est pas un choix mais une condition dont un homme ne peut pas sortir.

Aujourd’hui, toutes les pissotières de Metz ont disparu.

Je n’ai jamais entendu parler dans les années 1960 de l’homosexualité entre femmes, j’ai longtemps cru que seuls les hommes pouvaient en être affectés.

François

La rubrique de D’doc #11

La pyramide des besoins humains

La théorie de la pyramide des besoins a été inventée par Abraham Maslow et s’organise en cinq catégories : besoins physiologiques, sécurité, amour, reconnaissance, réalisation. Elle fait l’objet d’un nouveau jeu de télé-réalité outre-Manche. 15 000 candidats vont devoir se départager jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un. Un seul à avoir prouvé qu’il était parvenu à identifier puis satisfaire l’ensemble de ses besoins, un à un, chaque semaine après l’autre. Pour le prouver, les candidats doivent alimenter un espace numérique à leur disposition et rédiger chaque semaine un texte personnel pour convaincre les followers de voter pour eux. Le résultat est évidemment annoncé en prime time sur une chaîne de télé. Le concept intrigue Christopher, un gamin en peine dans sa sphère familiale. Un collégien qui ne voit plus trop l’intérêt d’y retourner. Un fugueur un matin. Un train. Londres.

Christopher découvre alors la vie dans la rue, la vie à la marge d’une société qu’il ignore et qui l’ignore. Cette pyramide des besoins, l’adolescent la découvre sur une affiche toute colorée. Comme des milliers d’autres, il se laisse tenter en cliquant sur le formulaire d’inscription. Très vite, son profil insaisissable sort du lot. Là où les candidats cherchent avant tout la célébrité, attirer la lumière sur eux tels des papillons de nuit, Christopher se tapit dans l’ombre, poste le minimum syndical, jusqu’à cette photo de lui illustrant sa vie dans la rue qui le fait grimper sur l’échelle des potentiels gagnants du jeu. Star sans le vouloir vraiment, le candidat n°12778, ChristopherScott54 , peut-il échapper à la célébrité naissante, aux sponsors et autres fans qui cherchent dans tout le pays à le débusquer, à le faire sortir de sa tanière ? Et si la pyramide des besoins humains permettait de révéler autre chose à ce jeune garçon ? A commencer par la découverte de qui il est vraiment, réellement ? Le roman de Caroline Solé, La pyramide des besoins humains, est publié à l’Ecole des loisirs, dans la collection Medium+. Pour les lecteurs à partir du collège.

Delphine

Pourquoi adhérer à CG ? #17

Je m’appelle Fabrice, je suis militaire à Metz et j’ai choisi de franchir la porte du 11 rue des Parmentiers (Metz), siège de Couleurs Gaies, un samedi de janvier 2021.

Je fais partie d’une génération qui a vécu le tabou d’être homosexuel et comme beaucoup, j’ai caché ma vraie sensibilité pendant des années. Même avec l’arrivée de François Mitterrand à la présidence qui a dépénalisé l’homosexualité, j’ai continué à faire semblant, ne voulant pas faire de peine à ma famille ni être rejeté (et encore moins être ostracisé par mes collègues de boulot) !

Un jour de septembre 2013, j’ai eu un déclic et je me suis dit que je passais à côté de ma vie. J’ai alors fait mon coming-out. J’ai divorcé, j’ai parlé à mes enfants de ma nouvelle vie et j’ai aussi partagé mes attentes avec ma famille (ma mère et ma sœur). J’ai eu la chance que ma famille m’ait accepté : mes enfants en premier lieu et surtout ma mère qui m’a rassuré en me disant que je serai toujours son fils !

Je suis donc devenu bénévole cette année car je peux mesurer la chance que j’ai eu de pouvoir assumer mon choix avec le soutien de ma famille. Je sais que les questions sont nombreuses et les doutes aussi, mais ensemble on est plus fort, c’est pour cela que j’ai choisi de consacrer du temps aux autres, de leur offrir un peu de la chance que m’a procurée la vie, de pouvoir être à l’écoute et de pouvoir militer sans haine et sans peur.

Voilà quatre mois que je fais partie de Couleurs Gaies. Je participe à beaucoup d’actions et j’aime me retrouver au milieu des bénévoles et responsables de Couleurs Gaies qui sont beaucoup plus que des militants. Je ne suis plus un gay isolé et j’ai l’impression de me rendre utile pour les autres.

Au milieu : Fabrice, membre de la fabuleuse Team Bar de Couleurs Gaies !

Nous le voyons tous les jours, les tabous ont la vie dure. Il est important que chacun apporte sa pierre à l’édifice pour vaincre la bêtise humaine et le jugement rétrograde de la société et surtout faire reculer l’homophobie.

Depuis ce samedi de janvier 2021, je suis à chaque fois heureux de retrouver Fred, Stéphane, Matthieu, Lionel, Claire, Amandine, Damien, Marie-Paule, Luc, J-B et plein d’autres.

Je milite pour une France plus juste et surtout où chacun pourra vivre comme il le souhaite sans le regard pesant de son voisin. Faisons disparaître les clichés. Couleurs Gaies participe activement à faire changer les mentalités aux niveaux local et départemental. Quand on lit les écrits de Mme Grolet ou de son mari ou quand j’écoute les paroles de certains de mes collègues, on se dit que le chemin est encore long. Plus nous serons nombreux à afficher notre particularité, plus ces personnes seront marginalisées.

Si l’idée vous vient, franchissez la porte et faites comme moi : venez partager de beaux moments d’entraide et de solidarité.

Fabrice

Chronique du racisme ordinaire #20 Numéro Spécial : L’intersexophobie : à quoi ça ressemble ?

Je me suis dit qu’en guise d’introduction, j’allais vous infliger un échantillon de prose post-moderne (ou post-apocalyptique ?). Attention, j’ai fait un tri, mais ceci contient des messages violents, donc lecture déconseillée aux âmes sensibles :

Je vous épargne les pires ; si votre curiosité est malsaine, rendez-vous sur le site https://cia-oiifrance.org/ (page https://cia-oiifrance.org/2019/02/06/lintersexophobie-sur-internet/). Comme vous pouvez le constater, la médiocrité est au rendez-vous, Dieu a comme toujours bon dos, les ignorants en savent plus que tout le monde et vous donnent de bons conseils, les complotistes crient au lobby, la différence réveille des violences latentes bien contentes de pouvoir se défouler.

Et encore, ce n’est là que l’échauffement ; parce que Vincent Guillot, vous allez voir, ne mâche pas ses mots. Se faisant aujourd’hui appeler Sarita et parlant d’elle au féminin, militante intersexe (comme toujours souligné en rouge par la correction automatique), elle a (entre autres) co-fondé l’Organisation Internationale des Intersexués.

Dans le documentaire « Entre deux sexes » (Régine Abadia, 2017), en replay sur Arte.tv, encore appelée Vincent à l’époque, elle raconte son enfance, ses interrogations quant à son corps et son sexe : « J’étais autre chose… Et cette autre chose n’existait pas parce que… Ce qui ne se dit pas n’existe pas. »

Née avec des organes génitaux atypiques, impossibles à classer dans une des deux catégories correspondant au mâle ou à la femelle prototypiques, elle raconte les multiples opérations chirurgicales subies tout au long de son enfance pour faire de lui/elle un garçon en bonne et due forme, et qui ont abîmé son corps de manière irréversible.

« Mon évolution psychologique, c’est pas mon évolution psychologique, c’est le dressage vers le garçon par le moyen de la testostérone ! »

Elle raconte aussi les mensonges des parents, qui lui expliquent alors qu’on l’opère de l’appendicite (#arrêtez2mentirauxenfants !). On lui aurait retiré l’utérus et probablement les ovaires, laissé fermée sa cavité vaginale et modifié son pénis, explique-t-elle lors d’une interview avec Libération (Catherine Mallaval, 28 mai 2017) :

« Je crois qu’ils ont cherché si j’avais des testicules et ne les ont pas trouvés. Ils m’ont peut-être aussi enlevé quelque chose. Je ne peux pas avoir accès à mon dossier, la clinique a fermé. Il me manque des bouts, et pas que de mon histoire. »

Elle qualifie sa vie, émaillée de dépressions, d’une tentative de suicide, de rejet social et de la précarité qu’elle entraîne, de « vie de merde ». Sa mère lui a dit avant de mourir : « ça aurait été plus simple si t’étais mort à la naissance » ; en effet, à sa venue au monde, les médecins ont raconté à sa mère que son enfant était un monstre et qu’il/elle allait mourir. Bienvenu.e sur Terre !

Dans le documentaire de Régine Abadia, on la voit entraînée dans des accès de colère lors desquelles elle exprime sa souffrance, ses traumatismes : « Toutes les nuits, je revis tous ces examens de merde ! Toutes ces violences ! Tous ces viols ! » Elle ajoute : « Il va falloir comptabiliser nos morts, nos mortes, produits par la médecine » ; le taux de suicide est élevé parmi les personnes intersexuées… Et en effet la médecine n’y est pas pour rien.

Les opérations chirurgicales que subissent les enfants intersexes visent à modifier leur corps, même sans aucune raison de santé, uniquement pour les rendre conformes à des corps de garçons ou de filles idoines et dûment aptes à une sexualité hétéro. Des pressions sont ainsi mises sur les parents ; ceux-ci sont placés devant le dilemme suivant : si vous ne faites pas opérer votre enfant, il/elle va subir des discriminations toute son enfance et sera seul.e, rejeté.e et malheureux/se (argument social), et qui plus est troublé.e par sa difficulté à s’identifier à un sexe idoine (argument psychologique) ; et puis on ne pourra pas remplir l’acte de naissance correctement (argument juridique)… Qui souhaite un tel destin pour son enfant ?

Mais ces pressions pèsent aussi sur les médecins : des parents qui leur expliquent que ce n’est pas possible, qui sont mis face à leur propre incapacité à accepter une fille avec un clitoris trop long, un garçon qui ne deviendra pas un « Real Mèèèn », des parents mis face à la pression sociale, au regard des autres, au devoir de renoncer à l’enfant conforme à l’Idéal… Telle cette mère, dans le documentaire « Neither male nor female » (je ne trouve ni l’auteur ni la date, et c’est non-traduit) face à sa fille Bianca, née avec une hyperplasie congénitale des surrénales, glandes produisant de la testostérone, entraînant chez elle le développement d’un micropénis. Sous prétexte que c’est « traumatique » pour la mère, le médecin propose une opération de féminisation de ses organes génitaux, c’est-à-dire une ablation de ce clitoris trop volumineux et une reconstruction du vagin… Opération pour « qu’elle grandisse le plus normalement possible », le médecin considérant qu’il lui serait sans cela impossible de mener une vie de famille heureuse. En voyant ce petit bébé endormi et entubé sur une table d’opération pour se faire charcuter les parties génitales, comment ne pas penser qu’ils ont perdu toute mesure ? Et pour l’enfant, l’adulte qu’il/elle deviendra, ce n’est pas traumatique, peut-être ? Au nom de la sacro-sainte Norme, les parents deviennent capables du pire. On a envie de gueuler : si cette mère est « traumatisée », elle va voir un psy, elle ampute pas son gosse (#amputepastongosse) !

Ces opérations (dans la plupart des cas sans nécessité médicale, j’insiste) sont irréversibles, et peuvent entraîner la stérilité, des douleurs chroniques, l’incontinence, la perte de la sensibilité des organes génitaux (et, partant, l’impossibilité d’avoir des orgasmes, problème manifestement accessoire) ; sans omettre des dépressions et souffrances mentales à vie.

A tel point qu’en 2013, le rapporteur de l’ONU sur la torture (vous avez bien lu « la torture ») demande l’abrogation des lois autorisant les traitements de « normalisation  génitale » sans avoir obtenu le consentement libre et éclairé des personnes concernées (nous verrons que le consentement ne suffit pas, malheureusement). Seule Malte suit cette recommandation. Et la France, pays des droits de l’homme (de l’homme-idoine), où en est-elle ?

En rade. En 2016, la France a été rappelée à l’ordre par l’ONU à trois reprises pour cause de mutilations génitales. Comme le fait encore remarquer Sarita Guillot, ce qu’on rend difficile aux trans, on l’impose aux inter ; elle insiste aussi sur le fait que, si l’excision est interdite en France, elle est pratiquée sur les enfants qui naissent avec un clitoris non-idoine sur le plan de la taille.

L’excision, cette délicate opération qui consiste à cisailler le clitoris pour se débarrasser de cette excroissance fort encombrante, Janik Bastin-Charlebois, professeure de sociologie à l’université de Montréal et défenseuse des droits des intersexes, l’a subie à l’âge de dix-sept ans, pour cause de « clitoris hypertrophié ». C’est là qu’on revient à la question du consentement libre et éclairé : on lui avait laissé le « choix », mais en était-ce vraiment un ?

Janik Bastin-Charlebois

Elle l’explique dans le journal The Gazette Montreal (9 août 2015) :

« Je n’ai pas grandi en pensant que j’étais intersexe ou en ayant honte de mon corps. Cependant, j’ai senti graduellement que quelque chose clochait : aucun autre enfant n’était assujetti à ces visites régulières afin de se faire examiner et toucher les organes génitaux; aucune explication ni aucun motif de santé n’était soumis ou ne pouvait être soumis pour justifier cela ; et aucun terme ne m’a été transmis pour ma différence […] »

Après ses dix-huit ans, sa mère lui explique que l’opération serait considérée comme un acte de chirurgie esthétique et ne serait plus remboursée ; somme trop élevée pour rendre l’opération alors envisageable :

« Je ne désirais pas d’opération, mais demeurais incertaine de si j’allais être aimée comme j’étais et craignais de prendre le risque d’une réponse négative après mes 18 ans. De plus, n’était-ce pas ce que je devais faire après tout? Ce que la médecine déclare comme «maladie» ou « malformation» ne peut qu’être soigné et non conservé. »

Elle parle d’un « processus de dépossession insidieux » qui l’a peu à peu poussée à prendre la décision de se faire opérer : « Dépassée et dépossédée, je suis passée à la machine de conformation, guidée tel un automate sur des rails. » Conséquences ? Doutes et regrets, inavouables puisque l’opération était « consentie », douleurs, tentative vers l’hétérosexualité avant un coming out en tant que lesbienne, avant la prise de conscience en 2005 de sa propre intersexualité. Elle liste les expériences communes aux intersexes :

« […] informations partielles et dissimulées, silences, objectification médicale et curiosité perverse, tabou, renforcement de l’assignation de genre, sentiment d’être des extra-terrestres ou seuls au monde, dépossession du corps, honte, perte de sensations sexuelles, trauma d’agression à caractère sexuel suite aux examens, photos et interventions non consensuelles, effets secondaires négatifs des interventions chirurgicales, effets secondaires négatifs des hormonothérapies, pour ne nommer que celles-ci. »

Peut-on parler ici de « consentement libre et éclairé » ? Avec le récit de Janik Bastin-Charlebois, on peut retracer la genèse qui mène vers un tel « consentement », qui cache en vérité une lente et efficace manipulation. Et comme Sarita, elle raconte les mots qui manquent, et qu’on ne lui donne pas. Comment « consentir » si on ne sait même pas de quoi il est question, mais qu’on croit savoir, ou qu’on croit pouvoir faire confiance à ceux qui sont censés savoir ? Le consentement s’apparente à un saut dans l’inconnu.

En lisant tous ces articles, en regardant ces documentaires, sans cesse la norme revenait comme une ritournelle entêtante : vie normale, être le plus normal possible, grandir normalement… Mais qu’est-ce que c’est que cette intoxication idéologique à la norme ? Michel Foucault l’avait prédit dès les années 70 : la loi, principe de régulation sociale, a été lentement mais sûrement remplacée par la norme ; cela rejoint ce qu’il appelle « pensée médicale » :

« Par pensée médicale, j’entends une façon de percevoir les choses qui s’organise autour de la norme, c’est-à-dire qui exige de partager ce qui est normal de ce qui est anormal ; elle se donne, elle cherche aussi à se donner des moyens de correction qui ne sont pas exactement des moyens de punition, mais des moyens de transformation de l’individu. » (1976, p. 374).

Michel Foucault

En plein dans le mille, Foucault ! Heureusement, quelques uns font de la résistance, et iront jusqu’au bout du combat pour faire interdire définitivement ces chirurgies de normalisation hors nécessité médicale. Mais il y a aussi des médecins qui lèvent leurs boucliers, tel que le suisse et avant-gardiste Blaise Meyrat, qui refuse ces interventions chirurgicales depuis 1999 : « Pourquoi fixer chirurgicalement avant qu’on puisse reconnaître comment l’enfant s’orientera ? Puisqu’on peut attendre ! » (documentaire « N’être ni fille ni garçon », Arte, 2016). De plus en plus nombreux sont les médecins à parler de variation plutôt que d’anomalie ou d’ambiguïté.

Personnellement, je suis convaincue qu’être doté.e d’une différence, même si cela ne rend pas la vie facile à bien des égards, offre une occasion pour grandir humainement. Et accepter de rencontrer et comprendre l’autre différent de soi est aussi une occasion pour faire un pas hors de sa norme confortable et pour grandir à son tour. Les normes sont nécessaires, mais elles ne doivent pas justifier les dérives.

Anna-Livia.

Avant Couleurs Gaies #4 : Metz, ville réactionnaire (fin)

Meurtre Roland Morainville (1983)

Toutes les villes ont, à chaque génération, un personnage haut en couleur qui affiche aux yeux de tous son homosexualité ou sa follitude. A Metz, durant les années 70-80, ce personnage s’appelle Roland Morainville, mais tout le monde l’appelle « La Morainville » et quelques intimes « la Reine » ou « La Marraine ».

Quand la Morainville promène son exubérance permanentée dans les rues commerçantes de Metz, elle ne passe pas inaperçue. Issu de la bonne bourgeoisie messine, il est toujours habillé d’un costume sur mesure du plus grand chic, cravate et pochette assorties, chevalière en or. Eternellement bronzé, la Morainville, militant involontaire ou conscient de la cause homosexuelle, a le mérite de ne rien cacher de ses tendances et de faire acte de visibilité à une époque où l’homosexuel de province doit vivre caché et réfréner ses tendances en public. On le croise dans tous les lieux gays de Metz, du Bizzaroïde au Privé, où il offre à boire à une cour de jeunes minets plus intéressés par sa générosité que par sa beauté plastique. On dit aussi que les soirées qu’il organise dans son grand appartement de la rue du Pont Saint Marcel sont particulièrement chaudes et toujours arrosées au champagne.

Cet appartement bénéficie non seulement d’une vue splendide sur un des bras les plus romantiques de la Moselle à l’arrière du théâtre mais surtout sur la tasse de la Comédie, la plus fréquentée de la ville, au pied du Temple Neuf. Dans le milieu gay messin, la Morainville catalyse à elle seule tous les ragots imaginables mais aussi une forme de respect, car il ose afficher ce que les autres n’ont pas le courage de laisser entrevoir. Par une froide soirée du 15 décembre 1983, Roland Morainville a été égorgé dans son appartement par deux jeunes voyous qu’il avait invités pour passer un moment distrayant. Après avoir dérobé son argent et quelques objets de valeur, ils ont mis le feu à l’appartement pour maquiller toutes les traces de leur crime. L’intervention des pompiers dans ce quartier historique n’est pas passée inaperçue et le meurtre de la Morainville non plus.

Il est mort comme il a vécu, en militant malgré lui de la cause homosexuelle. La façade noircie de son appartement restera longtemps le témoin du sort que beaucoup d’homosexuels de l’époque subissent, généralement dans l’indifférence générale. L’Ile du Saulcy est quotidiennement l’objet d’agressions et fréquemment de meurtres au couteau sans que la presse locale n’y consacre une ligne. Et Metz est à l’image de toutes les villes de province où l’homosexuel est simplement un objet de chantage, de racket, ou de violence exercée parfois par d’autres homosexuels refoulés qui n’admettent pas que certains aient eu plus de courage qu’eux en assumant leur sexualité. Si, en proportion de la population, Paris est derrière la province en termes de statistiques, parce que l’homosexualité est mieux tolérée, le journal Gai Pied recensera néanmoins pour la seule année 1983, onze meurtres d’homosexuels dans la capitale.

Meurtre de Pierre-Edouard Gauthier (2010)

Pierre-Edouard Gauthier, 73 ans, est retrouvé mort le 25 juillet 2010 à son domicile du Pontiffroy à Metz. Professeur agrégé de mathématiques à la retraite, il a notamment exercé aux lycées Fabert et Georges-de- la-Tour.

Ces proches parlent de lui comme d’un mélomane, d’un passionné de littérature et de philosophie. Le frère de la victime, Jean-François Gauthier, dit qu’il vivait une « homosexualité épanouie qu’il assumait. Il connaissait tout Metz et les bourgeois de la cité se battaient pour lui confier leurs enfants en cours de maths alors qu’ils le savaient homosexuel. C’est vrai que mon frère s’intéressait aux jeunes hommes, sans que ce soit pour autant pour une partie de fesses, mais il aimait les aider quelles que soient leurs origines sociales. Il avait aussi parmi ses amis des personnes comme le maire de Paris, Bertrand Delanoë. » Un ami de la victime parle d’un homme « généreux ». « Je ne suis pas psychanalyste, mais je pense qu’avec l’âge et les années, Pierre-Edouard cherchait à établir avec de jeunes gens, souvent marginaux, des relations paternelles. Il y avait le côté :  » J’ai des fils que je n’ai jamais eus  » ».

Pierre Edouard Gauthier rencontre Stéphane Breuer, 24 ans, un jeune marginal, peu de temps avant le crime. Il le reçoit à son domicile du 9 place Valladier au Pontiffroy à Metz, au troisième étage de l’immeuble. Le 25 juillet 2010, ce sont les sapeurs- pompiers, prévenus par un ami qui n’a pas de nouvelles depuis plusieurs heures, qui déploient la grande échelle pour entrer par une fenêtre.

Dans le salon, ils découvrent le corps de Pierre- Edouard Gauthier dans la position agenouillée, avec le visage enfoui sur le canapé. Il a les mains ligotées dans le dos par un lacet et porte de nombreuses traces de violences sur le visage. Il a une bouteille enfoncée dans l’anus. L’autopsie révèle que l’ancien professeur est mort par strangulation avec un lien. L’appartement présente un léger désordre, des traces de lutte et de sang.

Stéphane Breuer est placé en garde à vue après une interpellation effectuée le 27 juillet à Metz. Il est jugé en octobre 2012, à l’âge de 26 ans. La cour d’assises retient le caractère homophobe du meurtre, développé tant du côté de la partie civile que du ministère public.

Mais les jurés sont également sensibles à la vie chaotique de l’assassin en proie à la violence dès son enfance. Il est condamné à vingt ans de réclusion.

Synthèse des articles du Républicain Lorrain réalisée par François et Stéphane.

Agressions lesbophobes et homophobes à Metz des années 2000 aux années 2020

La rubrique de D’doc #10

Je suis une femme qui aime les femmes, le cinéma, les séries, les cinéastes aussi, du moins celles et ceux qui aiment les femmes qui aiment les hommes ou les femmes. Dans tous les cas, j’aime que le regard posé sur les personnages féminins soit celui d’une caméra bienveillante, horizontale, égalitaire au sens de la femme actrice jouant un rôle dans toute son entièreté, toute sa sincérité, sa séduction aussi. Mais jamais, la femme actrice comme objet du désir de l’homme, comme objet tout court en fait. Je le savais déjà depuis bien longtemps, bien avant que les salles obscures se ferment à leur public. Depuis, plusieurs lectures au cours de cette dernière année, m’ont fait découvrir toute une prose, tout un travail de recherches sur ce que l’on appelle le female gaze. Grâce aux écrits d’Iris Brey notamment, mais je pourrais tout autant citer le magazine Gaze, ou encore chaque entretien avec la scénariste et réalisatrice Céline Sciamma quant à sa vision du cinéma.

Avec son essai Le Regard féminin paru aux éditions de l’Olivier, Iris Brey a couché sur le papier la définition du female gaze, ce qu’il est, ce qu’il n’est pas. Cette spécialiste des représentations du genre et des sexualités dans les films et les séries explique par l’exemple, éclaircit l’histoire et les postures, explicite par l’image et le sens que les cinéastes, hommes ou femmes confondus, apportent au male ou au female gaze. Et parce qu’il est désormais convenu d’une nécessaire éducation à l’image, aux images, l’autrice s’est associée à l’illustratrice Mirion Malle pour une version jeunesse de son essai. Aux éditions La ville brûle, je ne saurais que conseiller Sous nos yeux, Petit manifeste pour une révolution du regard. Iris Brey y explique aux plus jeunes (dès le collège) en de courts chapitres ce que filmer avec un regard féminin signifie, ce qu’il a de salutaire pour l’éducation des filles ET des garçons, dans leur représentation de la sexualité, des rapports entre les sexes, de la montée du désir. Oui, le consentement y trouve sa place, comme le porno, et la culture du viol dans certaines (pourtant très bonnes) séries telles Game of Thrones. De nombreux exemples aiguilleront également vos choix de films ou de séries pour ouvrir la discussion avec vos enfants, copains, neveux, élèves…

Delphine

Pourquoi adhérer à CG ? #16

C’est l’AIEM qui m’a donné la brochure de Couleurs Gaies, quand je leur ai dit que j’étais lesbienne. J’ai vite pris rendez-vous pour une permanence spécialement réservée à l’accueil des demandeurs d’asile et Reine m’a accueillie. J’avais déjà fréquenté une association LGBT en Albanie mais, en dehors de son local, je ne pouvais pas être moi-même.


Reine a été très gentille et a écouté toute mon histoire. Elle m’a envoyé un email juste après le RDV. Cela m’a surprise et c’est là que j’ai réalisé que, pour la première fois, quelqu’un voulait vraiment m’aider.
Reine m’a mise en relation avec Zeina qui s’est trouvée dans la même situation que la mienne. A la suite d’un 2e email, j’ai pris RDV avec Reine et Zeina au local de Couleurs Gaies. Cette dernière m’a expliqué dans le détail comment se déroulait le RDV que j’allais avoir à l’OFPRAH et m’a proposé son aide en cas de besoin. Elle a terminé l’entretien en disant : « Un jour quelqu’un m’a aidée à Couleurs Gaies, aujourd’hui je t’aide et demain, c’est toi qui aideras quelqu’un d’autre ».

Redona


Peu de temps après, j’ai contacté Reine pour savoir comment faire pour être bénévole à Couleurs Gaies. Elle m’a redirigée vers Stéphane qui m’a indiqué qu’une réunion dédiée à l’accueil des bénévoles avait lieu le samedi suivant. C’est Frédéric qui animait cette réunion. En temps normal, je suis bavarde et extravertie mais la barrière de la langue m’a empêché d’y participer pleinement. Mais par la suite, j’ai trouvé mes repères, je commence à me sentir à l’aise !


En Albanie, je n’ai jamais pu dire que j’étais lesbienne. Un jour, lors d’une discussion, un camarade de classe a dit que s’il avait un fils homo, il l’abandonnerait au sommet d’une montagne. Comment aurais-je pu me sentir libre et vivre ma vie, qui plus est, dans une société très patriarcale ?
Les premières figures LGBT que j’ai connues en Albanie provenaient du film « Imagine and you ». Je ne savais pas ce que c’était qu’être lesbienne : il n’y avait aucune information sur les personnes LGBT et « PD » était l’insulte suprême !


Pour le moment, je ne peux pas travailler et je n’ai pas encore autant d’ami.e.s qu’en Albanie. Je vis chez ma soeur et je suis pressée de faire de nouvelles connaissances et de m’intégrer dans la société française. C’est en cours !
A Couleurs Gaies, on est bien accueilli. Personnellement, je peux y vivre ce que je n’ai pas pu vivre Albanie : être moi-même sans être jugée. Aux côtés des bénévoles, je veux me battre pour moi, pour les personnes LGBTQI+ et en particulier pour les jeunes.
Je fais actuellement partie de l’équipe de bénévoles du bar associatif « La Palette » de CG. Venez discuter avec moi, je fais les meilleurs cocktails de Metz !

Redona